Minneapolis est à nouveau l’épicentre de la lutte des classes aux États-Unis. Depuis trois semaines, la ville d’où était parti le soulèvement après le meurtre de George Floyd en 2020, où les teamsters avaient mené une grève historique en 1934, saisit toute l’attention des travailleurs et des jeunes avec une conscience de classe.
Depuis que Trump y a fait déployer 3 000 agents de l’ICE au début du mois, toute apparence de stabilité et de normalité dans les Twin Cities (Minneapolis et St. Paul) s’est érodée. Il y a d’abord eu le meurtre de Renee Good le 7 janvier. Les manifestations quotidiennes qui ont suivi et la résistance civile généralisée contre l’ICE ont culminé le 23 janvier avec une grève générale de facto.
Des centaines de milliers d’habitants ordinaires du Minnesota ont le sentiment que leur ville est occupée par des agents fédéraux, et comme les démocrates n’offrent aucune solution réelle, le peuple a pris les choses en main.
La première chose à dire est que le 23 janvier 2026 sera retenu comme un tournant dans l’histoire de la lutte des classes américaine.
Répondant à l’appel des syndicats locaux et d’autres organisations pour une « journée d’action » contre la terreur de l’ICE, des dizaines de milliers de Minnésotains ont bravé un froid de –23 °C dans un élan massif d’action politique. Le résultat a été une grève générale de facto à l’échelle de la ville, imposée par la base. C’était la première fois qu’un événement de cette ampleur se produisait aux États-Unis depuis 80 ans.
De plus, il s’agissait essentiellement d’une grève politique. Ce n’était pas une action économique sur les salaires ou les avantages, mais un acte ouvertement politique visant directement l’appareil répressif du gouvernement national. Elle a été déclenchée pour défendre des travailleurs injustement ciblés parce qu’ils ne possèdent pas un certain document, et pour protester contre le meurtre impuni de citoyens américains pour le seul fait d’exercer leurs droits constitutionnels. On y discerne clairement l’embryon d’une conscience de classe émergente.
La grève s’est propagée de manière organique malgré l’absence d’une direction militante de lutte des classes, grâce en grande partie à l’auto-organisation de la classe ouvrière dans les réunions de quartier et les discussions sur Signal à travers les Twin Cities.
Sous la pression de la base, certains syndicats, ainsi que des ONG et des églises, ont appelé à une « journée de vérité et de justice » contre la terreur de l’ICE le 23 janvier. La section régionale de l’AFL-CIO de Minneapolis a finalement soutenu l’appel, suivie par l’organisation AFL-CIO de l’État.
Ce fut un pas en avant important pour le mouvement ouvrier, que les RCA (Revolutionary Communists of America – notre section états-unienne) ont soutenu avec enthousiasme. Cependant, bien qu’ils aient officiellement approuvé la journée d’action, les dirigeants syndicaux sont restés flous sur son caractère. Ils ont appelé à une manifestation, évitant soigneusement de prononcer le mot « grève », et encore moins « grève générale ».
Mais les militants de base et les travailleurs ordinaires avaient d’autres idées. Indignés par le meurtre de Renee Good et la violence flagrante que les agents de l’ICE infligeaient à leurs voisins et collègues, des dizaines de milliers de Minnesotans ont décidé que cela suffisait.
Le débrayage qui s’ensuivit a largement dépassé le cadre d’une manifestation de masse classique. Près de 800 petites entreprises ont fermé leurs portes pour la journée, soit par solidarité politique réelle avec le mouvement anti-ICE, sous pression de leurs employés souhaitant participer, ou par un mélange des deux. « Tous les commerces que j’ai visités à Minneapolis étaient fermés », a raconté un camarade du RCA né et élevé dans les Twin Cities.
Le système scolaire public et l’Université du Minnesota ont annoncé des fermetures, utilisant le mauvais temps comme excuse pour sauver la face tout en cédant à la pression de dizaines de milliers d’étudiants en colère.
Les plus grands employeurs du Minnesota, comme Target, UnitedHealth Group, 3M et Xcel Energy, n’ont pas fermé leurs portes pour la journée, et aucun signe de grève majeure n’a été signalé dans ces entreprises. Cependant, des milliers de travailleurs de ce type d’établissements ont tout de même pris un congé payé ou se sont déclarés malades pour participer à la manifestation de masse.
Les camarades des RCA sur le terrain à Minneapolis–St. Paul ont expliqué que, de manière générale, les managers des grandes entreprises n’ont même pas tenté d’empêcher cela, compte tenu de l’élan et de l’enthousiasme général pour cette journée d’action réussie. En pratique, les travailleurs ont contraint leurs employeurs à agir par l’action collective de masse. Et si cela n’a pas entraîné un arrêt complet des leviers clés de l’économie locale, cela a néanmoins constitué un arrêt de travail généralisé, affectant de manière significative l’activité économique de la métropole ce jour-là.
L’après-midi venu, avec la manifestation de masse rassemblant plus de 50 000 personnes, même certains médias bourgeois traditionnels comme CBS, Fox News et le New York Times ont commencé à appeler les choses par leur nom : une grève générale.
Il est certain que, comme dans tout mouvement de masse authentique, il existait une hétérogénéité idéologique considérable parmi les participants, et non sans confusion politique. Comment pourrait-il en être autrement ? Le mouvement ouvrier commence à peine à se réveiller après une longue période de sommeil.
Slogans libéraux, pacifistes et religieux coexistaient avec des revendications plus radicales. Comme le rapportait le RCA de Minneapolis–St. Paul : « Nous avons rencontré beaucoup de jeunes et de travailleurs radicaux, qui ont marché avec nous. Cependant, tout le monde dans ce mouvement ne souhaite pas se débarrasser de l’ICE (et de tous les agents de déportation) pour de bon. Une bonne partie souhaite simplement que l’ICE cesse temporairement de violer ouvertement les droits humains dans leur État, en faisant confiance aux démocrates pour agir. Au fond c’est normal. Probablement que la majorité des participants à la grève générale ne se considéraient pas nécessairement comme des travailleurs en lutte contre la classe capitaliste, mais plutôt comme des « Minnésotains » unis pour combattre ce qu’ils perçoivent comme une occupation par les agents fédéraux de l’immigration. »
Mais les marxistes ne s’attendent pas à ce que la classe ouvrière atteigne du jour au lendemain une conscience classe parfaitement claire. Ils cherchent à peu à peu résoudre ces confusions en prenant part au mouvement et expliquant patiemment.
La caractéristique essentielle de la grève générale fut que des dizaines de milliers de travailleurs ont choisi d’exercer leur pouvoir sur l’économie pour tenter de chasser les forces de l’ordre fédérales de leur ville. L’instinct de classe instinctif, « nous devons prendre les choses en main », s’est exprimé de la manière la plus avancée observée récemment dans l’histoire de la lutte des classes aux États-Unis.
Le moral était extrêmement élevé dans l’euphorie du 23 janvier. Mais le samedi matin, l’ambiance a brusquement changé. Les Minnésotains n’ont eu que quelques heures pour célébrer cette journée d’action réussie avant que l’ICE ne commette un nouveau meurtre extrajudiciaire.
Alex Pretti, 37 ans, infirmier en soins intensifs dans un hôpital des Anciens Combattants, a été tué pour le seul crime d’avoir utilisé son téléphone pour filmer des agents de l’ICE dans le quartier de Whittier à Minneapolis.
À mesure que la nouvelle se répandait, des habitants sont sortis spontanément en masse pour se rassembler sur les lieux. Une veillée a été initialement organisée à l’endroit du meurtre à 13h. Cependant, dans les heures qui ont suivi la fusillade, Whittier est devenue une sorte de zone de guerre. Des barricades improvisées ont été dressées, tandis que des affrontements éclataient entre manifestants, forces anti-émeutes et agents de l’ICE.
Pendant que cela se déroulait, des appels à une grève générale nationale ont commencé à circuler sur X. L’idée d’étendre la grève générale a été très bien accueillie sur le terrain, avec des manifestations spontanées éclatant à travers Minneapolis–St. Paul.
Comme la veillée « officielle » avait été annulée, plusieurs discussions de groupe spontanées pour organiser des veillées se sont créées.
Un camarade du RCA a joué un rôle central dans l’organisation de la veillée pour Alex Pretti dans son quartier. Sur sa suggestion, le groupe de discussion local a sollicité l’aide des voisins, assemblant une équipe de six personnes qui ont commencé à distribuer des centaines de tracts dans le quartier, frapper aux portes et demander à chacun de relayer l’information. D’autres ont partagé le tract via Signal, Instagram et Yik Yak.
Trois cents personnes se sont rassemblées pour la veillée, qui a débuté par un éloge funèbre pour Alex Pretti et la distribution de sifflets, avant l’intervention de notre camarade sur la suite à donner et les leçons de la grève des Teamsters de 1934. Un travailleur a pris la parole et expliqué qu’il avait grandi en faisant confiance à la police, à l’État et aux politiciens. Il a ensuite souligné que chacune de ces institutions s’était révélée contre le peuple. Il a conclu en disant que les seules personnes en qui nous pouvons avoir confiance sont nous-mêmes. Cela a été accueilli par des acclamations.
Pour résumer l’ambiance lors de la veillée, le camarade a expliqué : « Les gens percevaient l’ICE comme une menace fasciste ou dictatoriale que nous devons absolument écraser par un mouvement de masse et une grève générale. Beaucoup de personnes se débarrassaient activement de leurs peurs et cherchaient à s’engager pour la première fois dans un mouvement de masse. »
Cette veillée n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de l’ambiance actuelle dans le Minnesota, caractérisée par une politisation de toutes les couches de la société, où des discussions politiques ont lieu partout.
La capacité d’auto-organisation, les changements rapides de conscience, l’instinct de classe qui s’affirme et le potentiel massif pour intensifier le mouvement sont évidents. Des centaines de milliers de Minnesotans cherchent un chemin pour agir, déterminés à chasser l’ICE de leur État.
Mais il existe également une faiblesse majeure : l’absence d’une direction politique clairement définie pour le mouvement. Ce qui est nécessaire maintenant, c’est une mobilisation sérieuse pour une grève générale nationale totale pour arrêter l’ICE. Mais sans une direction révolutionnaire enracinée dans chaque quartier des Twin Cities et dans chaque autre métropole américaine, aucune organisation n’est actuellement capable de prendre la tête nécessaire.
Les camarades du RCA dans le Minnesota font tout leur possible pour faire avancer nos idées, mais nous n’avons pas encore les forces pour obtenir un écho massif.
De manière très symbolique, tandis que l’élan pour une grève générale montait dans les Twin Cities, de l’autre côté de l’Atlantique à Davos les représentants des classes dirigeantes mondiales se rassemblaient pour avouer la fin de l’ordre mondial d’après-guerre.
Oui, comme le déplorent les médias libéraux, nous revenons à un monde de compétition ouverte entre les « grandes puissances », où règne « la loi du plus fort ». Mais nous retournons aussi à un monde de lutte de classes ouverte et militante, de grèves générales et — plus tôt que beaucoup ne le pensent — de bouleversements révolutionnaires.
Avec la colère croissante face à ses échecs économiques le mois dernier, sans parler de sa gestion des dossiers Epstein, Trump pensait apparemment que les tactiques choc de l’ICE à Minneapolis pourraient servir de distraction utile. Mais compte tenu de l’équilibre des forces de classe et de la rage accumulée dans le Minnesota et à travers le pays, il joue avec le feu, chaque provocation supplémentaire de l’ICE risquant de déclencher une explosion sociale nationale. Il n’est donc pas surprenant qu’au moment de la rédaction, Trump semble reculer, affirmant avoir eu un « très bon » appel avec Tim Walz pour désamorcer la situation.
Que le mouvement s’intensifie dans les jours à venir ou bien connaisse une accalmie, nous pouvons affirmer avec confiance que les scènes à Minneapolis–St. Paul nous montrent l’avenir de chaque ville américaine. Le 23 janvier n’était qu’une répétition générale, un signe de choses bien plus grandes à venir.
Ce soir, trois camarades ont assisté à une réunion communautaire à l’école élémentaire internationale Whittier, dans le sud de Minneapolis. Dès le début de la réunion, toute l’école était remplie, chaque grande salle étant complète. Plus de 1 000 personnes étaient présentes. Les organisateurs étaient visiblement dépassés. Un représentant du syndicat des locataires a exprimé le besoin de comités de quartier en personne organisés dans chaque pâté de maisons de la ville.
Je travaille dans un petit restaurant, et la terreur de l’ICE force mes collègues à réfléchir à notre sécurité. Aujourd’hui, des véhicules de l’ICE ont été signalés au travail. Nous avons fermé toutes les portes sauf celle de devant, où un collègue était en poste pour surveiller. Tout le monde était en alerte maximale, y compris les clients. Certains ont partagé des informations et réfléchi avec nous, offrant leur aide si nécessaire. Le propriétaire du restaurant a fait une crise, mais ses « préoccupations » pour le « business as usual » ont été facilement ignorées.
Beaucoup de groupes de défense de quartier ont une direction militante ou des capitaines autoproclamés. Ils sont visiblement débordés par le nombre croissant de personnes rejoignant le mouvement. Il semble y avoir près d’une douzaine de discussions de groupe Signal pour différents quartiers. Rien que dans mon quartier, il y a déjà trois discussions « Réponse rapide » (RR) car les deux premières ont atteint la limite de 1 000 participants. Ces discussions servent à signaler la présence de l’ICE.
Il existe des groupes qui ont mis en place des bases de données pour vérifier les plaques d’immatriculation et suivre les véhicules de l’ICE dans l’État. D’autres sont prêts à patrouiller, et chacun est appelé à réagir à la présence de l’ICE partout où il le peut. Une réelle division du travail se dessine dans ces discussions. La Réponse rapide forme le noyau, mais des branches dans chaque quartier incluent l’Information et les événements, la Stratégie et la planification, les patrouilles de porte-à-porte et de diffusion, l’entraide et autres besoins du mouvement.
Suisse — de Sereina Weber, Genève — 11. 02. 2026
Suisse — de Dersu Heri, Bern — 09. 02. 2026
Moyen-orient — de Victor Murray Veds, marxist.com — 07. 02. 2026
Amérique du nord — de Brice Gordon, Revolutionary Communists of America — 26. 01. 2026
Impérialisme — de Parti communiste révolutionnaire, section danoise de l’ICR — 21. 01. 2026