Projet du Comité central du Parti Communiste Révolutionnaire à l’attention du Congrès du PCR du 14 au 17 mai 2026

PARTIE 1 : LA FIN DU « MODÈLE DE SUCCÈS SUISSE »

En avril 2025, Trump a puni la Suisse avec des droits de douane de 31 %. C’était le taux de douane le plus élevé des riches pays occidentaux. La force impérialiste la plus puissante de la planète est entrée en collision frontale avec la petite Suisse, prétendument si innocente !

Ce fut un choc sans précédent pour la bourgeoisie suisse. Pour elle commença une montagne russe émotionnelle de plusieurs semaines entre le désespoir pur et une auto-surestimation opportunément optimiste. Cette course folle prit fin brutalement précisément le jour de la fête nationale, lorsque la présidente de la Confédération s’apprêtait à entamer son discours de fête empreint de mythes sur le Grütli : Trump abattit son marteau douanier sur la Suisse et ses illusions. Les droits de douane seraient avec effet immédiat… relevés à 39 % ! Trump humilia le gouvernement du pays et le poussa sur le côté. « La femme était gentille, mais elle ne voulait pas écouter », déclara-t-il devant l’opinion publique mondiale à propos de Keller-Sutter.

La classe dominante suisse fut violemment ramenée à la réalité : la Suisse est riche, mais elle est petite et complètement impuissante. L’ancien ordre mondial appartient à jamais à l’histoire – mais dans le nouveau monde, où les grandes puissances luttent ouvertement pour le repartage du monde, la Suisse ne possède pas le moindre levier. « Ce n’est que maintenant que beaucoup commencent à comprendre à quel point le poids politique de la Suisse est petit », commenta la NZZ. Dans le Guardian britannique, un historien suisse expliqua : « La Suisse a vécu pendant des années dans une isolation confortable – les droits de douane de Trump ont ébranlé cette autosatisfaction ». Dans de nombreux éditoriaux bourgeois se manifesta cette nouvelle sobriété dans la compréhension du problème, qui ne fut surpassée que par l’absence complète de la moindre esquisse de solution.

Après trois mois de terreur, la Suisse obtint tout de même un « deal » avec Trump. Le président américain se déclara prêt à abaisser les droits de douane à 15 % si la Suisse se soumettait suffisamment à l’impérialisme américain. Fait remarquable, le deal ne fut pas conclu grâce aux capacités diplomatiques du gouvernement, mais après qu’une poignée de milliardaires se fut rendue à la Maison-Blanche : propriétaires et PDG des groupes horlogers et de luxe Rolex et Richemont, du groupe d’investissement Partners Group, de la plus grande compagnie maritime du monde MSC, ainsi que des négociants en matières premières et des raffineries d’or. Cette troupe mafieuse portant le nom de code « Team Switzerland » soudoya Trump avec un lingot d’or gravé et une Rolex – et nous avons tous pu assister à la scène !

Cela est profondément caractéristique de la nouvelle période. À tous les niveaux, les voiles commencent à tomber. La façade idéologique de « démocratie » et d’« État de droit », soigneusement construite pendant des décennies, est démantelée morceau par morceau dans le feu croisé des capitalistes. Derrière apparaît la véritable essence nue de l’État : la domination de classe du capital financier. Chaque épisode de ce type s’imprimera dans la conscience de la classe ouvrière.

Depuis des années, nous analysons l’effritement du « modèle de succès suisse ». Nous avons expliqué le long déclin relatif du capitalisme suisse comme une partie de la crise organique globale du système capitaliste (voir Perspectives 2025). Dans ce processus compliqué, il y a déjà eu plusieurs moments marquants où certains piliers du « modèle de succès » suisse ont temporairement vacillé : le crash de l’UBS en 2008, l’abandon du secret bancaire en 2009 sous la pression de l’impérialisme américain et l’effondrement du CS en 2023 pour la place financière ; le choc du franc en 2015 pour l’industrie ; la pandémie de Covid pour la légitimité du Conseil fédéral et la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement ; la guerre en Ukraine pour la neutralité ; la crise du coût de la vie à partir de 2022 pour le mythe que « tout le monde va bien en Suisse ».

Mais l’année 2025 entrera dans l’histoire de la Suisse comme une césure. Par l’attaque douanière de l’impérialisme américain, le « modèle de succès suisse » a été ébranlé dans sa totalité. C’est la fin du mythe du « cas particulier », avec lequel les classes dominantes nous avaient toujours vendu le mensonge selon lequel la Suisse serait une île de stabilité et de tranquillité, éternellement épargnée par un monde en flammes et en ruines.

La Suisse a été définitivement aspirée dans la tempête de la crise mortelle du capitalisme. Il n’y aura plus de retour en arrière. Le « modèle de succès » avait permis à la bourgeoisie d’acheter 80 ans de stabilité politique et d’amortir la lutte des classes. Mais tout a une fin. Le fait que la Suisse ait également été bouleversée, à la fin de l’année, par le tragique incendie de Crans-Montana n’est qu’un incident de plus qui reflète une nécessité plus profonde : La Suisse fait partie du capitalisme en putréfaction, qui ne peut plus offrir aux êtres humains ni stabilité, ni sécurité, ni avenir.

Des années de déclin et l’accélération actuelle des événements contraignent les masses de la classe ouvrière dans le monde entier à tirer des conclusions radicales : nous sommes gouvernés par des élites corrompues et ultra-riches, auxquelles nos vies sont complètement indifférentes. Cela prépare des explosions sociales dans un pays après l’autre. Nous sommes au début d’une période mondiale de révolution et de contre-révolution.

Nous devons nous préparer politiquement, organisationnellement et mentalement à la phase la plus turbulente depuis des décennies. Les communistes auront d’énormes possibilités de construire en Suisse et à l’international le parti qui aidera la classe ouvrière à remporter la victoire sur le capitalisme.

Aucune place dans le nouvel ordre mondial de l’impérialisme démasqué

Ce n’est pas un hasard si l’ébranlement de la stabilité suisse provient des coups de la situation mondiale. Nous avons toujours expliqué que le destin du capitalisme suisse se décide sur les marchés mondiaux.

Au XXe siècle, la Suisse avait réussi à jouer dans le monde un rôle économiquement totalement surdimensionné par rapport à la taille du pays. Son « modèle de succès » reposait économiquement sur deux piliers : un centre financier international et une industrie d’exportation forte, axée sur des produits de niche hautement spécialisés et intensifs en capital. Ainsi, la Suisse est aujourd’hui l’un des pays impérialistes présentant le plus haut degré d’intégration et donc de dépendance vis-à-vis du capitalisme mondial. En politique extérieure, la bourgeoisie suisse garantissait ce modèle économique par une politique de neutralité qui lui permettait de se tenir largement à l’écart de la politique mondiale et de manœuvrer entre les grandes puissances.

Cette combinaison d’une intégration économique maximale et d’un isolement maximal en politique extérieure lui a longtemps apporté des résultats exceptionnels. Elle profitait de la mondialisation sans devoir payer le prix financier et politique d’alliances contraignantes. Elle gardait ainsi pour elle toutes les possibilités d’établir des relations économiques d’autant plus avantageuses dans le monde entier. La bourgeoisie suisse avait l’habitude d’occuper partout une position particulière et de ne devoir renoncer à rien.

Mais dans la nouvelle époque de l’impérialisme démasqué, cette petite Suisse n’a plus de place. Elle est livrée et écrasée dans la lutte des grandes puissances qui tentent de redistribuer le monde entier en sphères d’influence. L’attaque des États-Unis contre le Venezuela et l’enlèvement du président Maduro ainsi que les menaces ouvertes d’annexion du Groenland ont fourni la preuve définitive que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. L’impérialisme américain n’essaie même plus de cacher ses objectifs réactionnaires derrière des phrases sur les « règles » et les « valeurs ». Il devient visible pour tous que, dans ce monde, seul le « droit du plus fort » sur les plus faibles compte.

Les médias bourgeois-libéraux et les « experts » parlent donc d’un « retour à l’impérialisme ». Mais l’impérialisme n’est jamais parti. « L’ordre mondial fondé sur des règles » libéral depuis la Seconde Guerre mondiale n’était rien d’autre que l’ordre impérialiste sous l’hégémonie des États-Unis. Derrière le voile du « droit international », il a toujours reposé sur la puissance, l’exploitation, l’oppression et la violence des plus forts. Ses « règles » ne valaient que tant et aussi longtemps qu’elles ne contredisaient pas les intérêts de l’impérialisme américain. Pour les pays et les peuples pauvres, cela a toujours été un ordre d’oppression violente.

Les libéraux en Suisse et en Europe ne s’en étaient jamais plaints. Car les règles et les institutions internationales ainsi que le rôle des États-Unis comme gendarme du monde offraient des conditions dans lesquelles des puissances impérialistes moyennes ou petites comme la Suisse pouvaient également prospérer magnifiquement. Toute leur indignation actuelle provient seulement du fait que la puissance des plus forts se tourne désormais contre eux-mêmes.

La Suisse a été l’une des plus grandes bénéficiaires de « l’ordre mondial fondé sur des règles » dominé par les États-Unis depuis 1945. Le petit impérialisme suisse n’a jamais eu la puissance d’intervenir lui-même militairement dans des régions lointaines ou de renverser des gouvernements indésirables afin d’assurer à ses propres groupes des marchés, des sources de matières premières et des routes commerciales. Il laissait l’impérialisme américain enfoncer par la violence, les portes par lesquelles les groupes suisses pouvaient ensuite entrer discrètement.

L’impérialisme américain imposa au monde un ordre de libre-échange et établit des règles internationales pour le commerce et les investissements dans lesquelles les capitaux les plus puissants pouvaient s’imposer et extraire de la plus-value du monde entier. Les machines et les médicaments suisses conquirent les marchés mondiaux, les groupes de matières premières contrôlèrent les flux commerciaux globaux, les grandes banques financèrent et accompagnèrent cette expansion.

En outre, l’impérialisme suisse se mouvait dans les niches et les zones grises de cet ordre « fondé sur des règles » et en profitait même là où d’autres rencontraient des difficultés (argent noir, franc comme monnaie refuge). Cela provoqua ponctuellement des conflits avec l’impérialisme américain. Mais fondamentalement, les « exceptions » suisses furent tolérées. Pendant 80 ans a prévalu la règle suivante : ce qui était bon pour l’Occident et en particulier pour l’impérialisme américain était aussi bon pour les capitalistes suisses.

Mais cet ordre libéral, dans lequel dominaient le libre-échange et la mondialisation, est définitivement terminé. La raison n’en réside ni chez Trump, ni chez Poutine, ni chez Xi Jinping. L’ancien ordre a perdu sa base matérielle. Lénine expliquait que, dans le stade impérialiste du capitalisme, toute paix et tout ordre réglé ne sont qu’une trêve temporaire reposant sur un certain rapport de forces[1]. Mais comme les différents pays capitalistes et monopoles se développent de manière inégale, ce rapport de forces se modifiera inévitablement sous la surface ordonnée – jusqu’au point où l’ancien ordre n’est plus tenable : la trêve doit se rompre, la lutte ouverte reprend et la redistribution violente du monde recommence. C’est exactement ce qui se passe actuellement.

Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique se sont longtemps maintenus en équilibre. À l’intérieur du camp capitaliste, les États-Unis étaient de si loin la force la plus puissante qu’aucune autre puissance impérialiste ne pouvait sérieusement les défier. Ce fut la base d’une trêve exceptionnellement longue d’environ 80 ans entre les impérialistes (États-Unis, Europe, Japon). Mais au cours des dernières décennies, les rapports de forces ont profondément changé. Le poids de l’impérialisme américain a relativement diminué, particulièrement par rapport à l’impérialisme chinois nouvellement ascendant – jusqu’au point où l’ordre mondial fondé sur des règles a dû s’effondrer. La conséquence en est la lutte en cours pour la redistribution du monde entre les blocs impérialistes rivaux, accompagnée d’un nombre croissant de guerres et de guerres commerciales. De manière décisive, cette lutte pour la redistribution ne se déroule pas dans une période d’essor, mais dans la crise organique de l’ensemble du capitalisme, avec une surproduction généralisée et des marchés saturés dans tous les domaines. Il ne reste aux impérialistes rien d’autre que de s’arracher mutuellement leurs parts du marché mondial.

Trump en est l’expression et le moteur le plus vigoureux de cette rupture avec l’ancien ordre libéral. Sa nouvelle stratégie impérialiste est la reconnaissance du déclin relatif de l’impérialisme américain. C’est un aveu de faiblesse : le constat que l’impérialisme américain n’est plus capable – ni financièrement, ni militairement, ni politiquement – de jouer seul le rôle de gendarme du monde sur toute la planète. Il doit se concentrer sur ses « intérêts fondamentaux ». Mais « America first » signifie que tous les autres sont « last », y compris la Suisse.

L’attaque douanière dure des États-Unis contre la Suisse n’était pas un malheureux hasard. Un élément du protectionnisme de Trump consiste à équilibrer les balances commerciales au détriment des États-Unis et à tenter d’exporter la crise américaine. Le coup contre la Suisse fut particulièrement dur parce que son excédent commercial avec les États-Unis était particulièrement élevé. En d’autres termes : la Suisse a été attaquée parce qu’elle est un concurrent impérialiste qui a particulièrement profité de l’ancien ordre.

Depuis les années 1990, la Suisse a surfé comme presque aucun autre pays sur la vague de la mondialisation (voir Perspectives 2025). Grâce à l’intégration plus forte de ses grands groupes dans le marché mondial, la Suisse a pu échapper plus longtemps et mieux à la crise capitaliste que ses concurrents. Mais la dépendance disproportionnée aux exportations rendait aussi le capitalisme suisse disproportionnellement vulnérable. Avec la dérive vers le protectionnisme et la fin de l’ordre mondial fondé sur des règles, l’heure de payer la facture est arrivée.

Pendant des décennies, les capitalistes suisses se sont enrichis sans honte aux dépens des travailleurs et des opprimés de toute la planète. Si la bourgeoisie suisse se plaint aujourd’hui de l’injustice de l’attaque de Trump, c’est parce qu’elle doit constater que son « modèle de succès » est arrivé à sa fin – et qu’elle ne peut absolument rien y faire. Elle n’est pas seulement petite et faible, elle se trouve aussi isolée avec sa « neutralité ». Même l’UE était pratiquement impuissante face aux droits de douane de Trump. La petite Suisse est impitoyablement livrée.

L’accord douanier avec Trump en novembre 2025 a temporairement légèrement désamorcé la situation. Avec la réduction des droits de douane à 15 %, le désavantage concurrentiel vis-à-vis de la concurrence européenne a au moins disparu. Mais rien n’est résolu : premièrement, il ne s’agit effectivement de rien de plus qu’une trêve temporaire et fragile. Deuxièmement, cette trêve a pour la Suisse un prix élevé : grossièrement, elle doit d’ici 2028 réduire son excédent commercial et investir 200 milliards de dollars aux États-Unis – trois fois plus qu’auparavant. Elle doit ouvrir son marché aux produits agricoles et aux SUV américains, accorder un meilleur accès aux monopoles technologiques et s’aligner plus étroitement sur Washington dans le conflit avec la Chine. Ce fut un coup brutal et une défaite claire pour l’impérialisme suisse : il a été soumis par l’impérialisme américain et a dû se subordonner davantage à celui-ci.

C’est une rupture historique : la Suisse se trouve aujourd’hui, à tous égards, dans une situation nettement pire qu’il y a seulement un an. Économiquement, elle a été directement frappée par l’effondrement des exportations, indirectement par la vulnérabilité et l’incertitude devenues évidentes. Il y a un an, les droits de douane américains étaient de 2 à 3 % – aujourd’hui, la bourgeoisie suisse est soulagée lorsqu’ils ne sont « que » de 15 %. En politique extérieure, le modèle de neutralité a atteint ses limites, la Suisse est ballotée d’une grande puissance à l’autre. Cette impasse élève la division au sein de la classe dominante à un nouveau niveau.

Depuis l’année passée se produit en temps réel ce que nous, marxistes, avons prédit depuis des années comme perspective. Nous voyons la vulnérabilité de l’impérialisme suisse. Cela ne signifie pas que l’impérialisme suisse se trouve désormais en chute libre. Mais la base de son succès excessif s’est effondrée une fois pour toutes. Les chocs et les crises internationales auront désormais un effet immédiat sur la Suisse.

Crise de l’économie : tous les piliers touchés

Le marteau douanier américain a durement frappé l’économie suisse. À l’automne 2025, elle s’est brutalement contractée et a reculé de 0,5 %. Le recul fut temporaire. Mais la grande vulnérabilité de tous les piliers de l’économie suisse est prouvée et montre son destin dans le nouveau monde du protectionnisme et des guerres commerciales.

Le coup le plus dur a frappé l’industrie des machines, de l’électrotechnique et de la métallurgie, dans laquelle, avec 330 000 employés, est concentrée la majorité des ouvriers industriels. Les exportations vers les États-Unis – le deuxième pays de destination le plus important – se sont effondrées de 14,2 % après le choc douanier et même de 18 % au dernier trimestre. Les droits de douane américains ne sont qu’un amplificateur supplémentaire. L’industrie suisse est déjà en récession depuis plus de deux ans. Les entrées de commandes diminuent, l’utilisation des capacités se situe à 80,7 %, nettement en dessous de la moyenne de longue terme.

Le déclin de l’industrie MEM est structurel : 1) la baisse de la croissance de la productivité et le franc fort sapent la compétitivité ; 2) la crise mondiale de surproduction pèse sur la demande de moyens de production ; 3) l’incertitude de la nouvelle période freine en outre la disposition à investir dans les machines ; 4) le protectionnisme et la formation de blocs brisent le modèle d’exportation « diversifié », qui était orienté vers tous les blocs. En 2025, les exportations vers l’Asie se sont même effondrées davantage que vers les États-Unis. Par conséquent, le marché européen devient encore plus décisif – lequel est cependant en plein déclin. Aucun de ces facteurs ne disparaîtra. Le résultat inévitable de cette combinaison est la désindustrialisation rampante de la Suisse.

En 2025 s’est vérifié ce que nous expliquions depuis longtemps : l’industrie pharmaceutique – seul moteur de croissance depuis les années 1990 – s’est transformée du plus grand atout en fardeau pour l’industrie suisse. Les exportations pharmaceutiques vers les États-Unis étaient principalement responsables de l’excédent de la balance commerciale qui a fait de la Suisse une cible pour l’attaque douanière de Trump. Trump mène en outre une lutte directe contre les entreprises pharmaceutiques internationales. Afin d’obtenir un accord pour abaisser les droits de douane, les entreprises suisses ont promis des investissements massifs aux États-Unis. Roche et Novartis sont en première ligne. Mais investir aux États-Unis signifie délocaliser la production aux dépens des sites en Suisse.

Nous avons déjà souligné il y a un an que les puissants groupes pharmaceutiques Roche et Novartis n’auront aucun problème à contourner la guerre commerciale. Ils vont là où ils peuvent réaliser les profits les plus élevés. Mais à la place pharmaceutique suisse est lié tout un réseau de fournisseurs, de logistique, de maintenance, etc., avec 300 000 emplois[2]. Eux n’ont pas la même marge de manœuvre – et ce sont les travailleurs qui en paient le prix. Novartis a déjà annoncé la destruction de plus de 700 emplois dans l’usine de Stein (AG), l’« épicentre de l’industrie exportatrice suisse » (NZZ)[3]. Le KOF Institut écrit : « Il est prévisible que la grande croissance du secteur pharmaceutique en Suisse arrive à sa fin et qu’une stagnation ne constitue pas un scénario pessimiste. »[4]

Le deuxième pilier historique du « modèle de succès » de l’impérialisme suisse s’effrite également : la place financière. Sa compétitivité internationale diminue depuis des années. Economiesuisse dit : « La tendance se montre clairement à la baisse »[5]. Depuis le crash du CS en 2023, la Suisse ne possède plus qu’une seule grande banque internationale, l’UBS : une mégabanque qui constitue un risque gigantesque pour l’économie suisse. Le président du conseil d’administration de l’UBS, Kelleher, affirme que « l’UBS n’est pas un institut risqué comme l’ancien Credit Suisse ». Retenons ces lignes, elles entreront encore dans l’histoire. Nous ne savons pas à quel point l’UBS est pourrie. Il est dans la nature du capitalisme financier actuel que les affaires et les risques soient complètement opaques même pour les plus grands initiés. Mais une chose est certaine : l’UBS est complètement intégrée dans un système financier international qui est une bombe à retardement. Un crash aura d’immenses répercussions sur la stabilité économique, politique et sociale de la Suisse.

De manière scandaleuse, tant les patrons de la pharma que ceux de l’UBS sont passés en 2025 au chantage ouvert contre la Suisse et sa population. Les groupes pharmaceutiques exigent, en plein conflit douanier, que la Suisse doive augmenter ses prix des médicaments en Suisse si elle veut sauver ses sites pharmaceutiques. Et cela alors que les primes d’assurance-maladie qui explosent sont la préoccupation numéro 1 de la classe ouvrière ! Roche et Novartis ont même conclu des contrats secrets avec Trump afin d’augmenter la pression sur la Suisse ![6] Situation similaire pour l’UBS : la banque est en conflit depuis des mois avec son propre gouvernement au sujet d’une réglementation plus stricte sous forme d’un capital propre plus élevé. Si peu de temps après le crash du CS en 2023, le gouvernement ne peut pas simplement ne rien faire, le risque est connu de tous. La réglementation n’empêchera pas une crise bancaire – et pourtant elle est déjà trop pour l’UBS, dont la compétitivité internationale est sous pression. L’UBS a mené pendant des mois une campagne de chantage et a alimenté les médias de manière ciblée avec des rumeurs de délocalisation vers les États-Unis si elle devait être davantage réglementée.

Nous ne devrions pas sous-estimer l’effet de cela sur la conscience de la classe ouvrière. Pendant des décennies, la classe dominante nous disait : « Ce qui est bon pour nos grands groupes est bon pour toute la Suisse ». Mais au moment de la plus grande crise de politique extérieure depuis la Seconde Guerre mondiale, ils montrent qu’ils ne se soucient pas d’un millimètre de « la Suisse » – ils ne se soucient que de leurs profits. L’ennemi principal de la classe ouvrière suisse se trouve dans son propre pays.

Il ne reste plus grand-chose du « modèle de succès suisse ». Il est attaqué de toutes parts. La tendance générale est claire et irréversible. À un certain moment viendra s’ajouter un nouveau choc global violent. Il ne fait aucun doute que les marchés financiers se trouvent dans une gigantesque « multi-bulle » : la bulle de l’IA, les banques dérégulées, Shadowbanking, la spéculation sur les cryptomonnaies constituent ensemble une véritable bombe atomique financière qui doit exploser à un moment donné.[7]

Cela aura des conséquences considérables pour toute l’économie mondiale, pas seulement pour le secteur financier. Nous sommes de nouveau à cinq minutes de 1929 ou de 2007, mais les conséquences risquent d’être d’autant plus grandes dans une économie mondiale déjà disloquée, stagnante et marquée par le repli protectionniste. La poudre utilisée pour la gestion de crise de 2008 est épuisée, la plupart des États sont bloqués par leur énorme endettement public. L’impérialisme suisse possède avec sa faible dette publique un dernier avantage concurrentiel. Mais dans quelle mesure cela le protégera-t-il si tous les marchés s’effondrent ? Des développements orageux nous attendent, qui se traduiront directement par une instabilité de la Suisse.

L’acte d’équilibrisme impossible

Dans la phase de « l’ordre mondial fondé sur des règles » et de la mondialisation, les intérêts du petit impérialisme suisse coïncidaient largement avec ceux du camp occidental. Dans cet environnement, il a pu construire un modèle qui s’orientait dans une mesure particulière vers tous les grands blocs et régions du monde. Mais dans le nouvel ordre mondial, toutes les grandes puissances impérialistes (États-Unis, Chine/Russie, UE) sont en conflit ouvert les unes avec les autres. La Suisse est coincée entre toutes et se trouve elle-même en conflit avec les États-Unis et l’UE. L’impérialisme suisse devra s’aligner plus étroitement, économiquement et militairement, sur un bloc – mais cela ne peut aujourd’hui se faire qu’au détriment des autres. La bourgeoisie suisse se trouve dans une impasse stratégique insoluble.

La Suisse est géographiquement indissociablement liée à l’UE et à son économie. Celle-ci reste de loin le marché d’exportation le plus important pour les exportations suisses (51 %). La Suisse ne pourra pas renoncer à l’Europe au profit des États-Unis ou de la Chine. Mais d’un autre côté, l’UE est aussi clairement le maillon le plus faible dans la course entre impérialistes actuelle. Économiquement distancée, morcelée en petits États nationaux et se dirigeant vers la défaite en Ukraine, elle est elle-même broyée entre les États-Unis, la Chine et la Russie.

Les États-Unis restent la puissance impérialiste la plus forte et le principal pays de destination individuel de l’industrie suisse (19 %), importance qui n’a fait que croître après 2008. La Suisse ne peut ni perdre le marché américain ni entrer en confrontation ouverte avec la puissance impérialiste la plus forte. Mais l’attaque de Trump a clairement montré que la préservation du marché ne passe aujourd’hui que par une subordination accrue – nécessairement aux dépens de l’Europe et de la Chine.

La Chine est la grande puissance montante qui se trouve aujourd’hui dans une confrontation directe avec l’impérialisme américain pour le partage du monde. Après 2008, les capitalistes suisses se sont davantage tournés vers la Chine afin d’échapper à la crise. En 2013, la Suisse a conclu un accord de libre-échange avec la Chine en tant que premier pays occidental. Mais il serait absurde de croire que la Chine pourrait offrir une issue à la Suisse. Premièrement, sa part des exportations suisse n’atteint qu’à peine 6 % ; deuxièmement, un rapprochement supplémentaire avec la Chine entraînera de plus en plus de mesures de représailles de l’impérialisme américain. Troisièmement, et surtout, la Chine d’aujourd’hui n’est plus celle de 2013. Le rapport de forces s’est inversé. Entre-temps, l’industrie chinoise est technologiquement si avancée qu’elle menace même de supplanter la Suisse sur son propre terrain des instruments de précision hautement spécialisés[8] ou dans la pharmacie[9].

À ce dilemme économique s’ajoute le dilemme militaire. L’impérialisme suisse doit suivre le mouvement de réarmement international. Dans le nouveau monde de confrontation impérialiste ouverte, la bourgeoisie suisse doit aussi pouvoir garantir ses intérêts militairement. De plus, les États-Unis, avec leur focalisation stratégique sur leurs intérêts fondamentaux, ne sont plus prêts à payer pour la défense de l’Europe. Cela pose déjà une tâche impossible à l’UE, car elle n’est pas capable de se détacher des États-Unis. La Suisse se tient paralysée entre les deux et a besoin des deux – qui s’éloignent l’un de l’autre.

Les bourgeois optimistes de circonstance disent que la Suisse a toujours réussi dans le passé à s’adapter et à se réorienter dans chaque crise. Mais c’est une question concrète. Nous ne sommes plus en 1945. Le monde et les rapports de force ont fondamentalement changé. Personne n’a aujourd’hui besoin de la Suisse. Dans le passé (crise des années 70, années 90, 2008), la bourgeoisie suisse a pu surmonter temporairement de grandes crises internationales en misant toujours davantage sur la mondialisation. Mais l’option de la mondialisation n’est plus ouverte et pour le protectionnisme la Suisse est trop petite. Les accords de libre-échange avec les États sud-américains du Mercosur, l’Inde, la Malaisie, etc., ne pourront pas compenser les grands marchés (ils représentent ensemble moins de 5 % des exportations). Ils ne changeront pas le tableau d’ensemble – notamment parce que la Suisse est également exposée sur ces marchés à la concurrence chinoise croissante. La tentative ridicule du nouveau partenariat – initié par la Suisse – « Future of Investment and Trade »[10], visant à promouvoir le libre-échange en contournant les grands blocs avec d’autres petits États comme Singapour, les Émirats arabes unis ou la Nouvelle-Zélande, montre toute l’impuissance de la classe dominante suisse.

Il n’existe tout simplement aucune bonne option pour la bourgeoisie suisse : elle est trop faible pour résister et doit se soumettre de plus en plus – mais ne peut se soumettre complètement à aucun camp, parce qu’elle a besoin de tous. Il ne reste au Conseil fédéral que l’acte d’équilibrisme impossible consistant à maintenir de bonnes relations avec tous. Mais  précisément cela devient toujours plus difficile lorsque la pression augmente de tous côtés. L’acte d’équilibrisme est en outre rendu plus difficile par ses propres partis gouvernementaux, qui tirent dans des directions opposées à chaque tournant.

Depuis le coup de marteau douanier, ils s’enfoncent dans une bataille de boue avec des accusations ouvertes, car ils ne sont pas d’accord sur le bloc auquel la Suisse devrait plutôt se subordonner. L’UDC crie « soumission ! » à chaque pas de rapprochement du Conseil fédéral avec l’UE – et soutient ainsi la subordination à l’impérialisme américain. Le PS crie « soumission ! » lorsque le Conseil fédéral tente de sauver les relations économiques des capitalistes suisses avec les États-Unis – et exige ainsi la subordination à l’impérialisme de l’UE. Le dilemme objectif à l’extérieur attise la division de la classe dominante à l’intérieur – mais la division de la classe dominante réduit à son tour la capacité d’action du gouvernement, le bloque et mine son autorité.

Déjà avec la guerre en Ukraine en 2022, la « neutralité » suisse est entrée sous une pression considérable pour se ranger dans le camp occidental contre la Russie. Avec le second mandat de Trump au début de 2025, le dilemme a pris une nouvelle dimension. Le discours du vice-président de Trump, J.D. Vance, à la Conférence de sécurité de Munich équivalait à une déclaration de guerre contre l’Europe. Keller-Sutter a réagi en tentant de se rendre agréable à Trump, dans l’espoir de pouvoir équilibrer indépendamment entre les États-Unis et l’UE – mais cela a provoqué une réaction furieuse dans le camp pro-UE suisse. À peine deux mois plus tard, Trump ouvrait la guerre commerciale contre la Suisse. Cela renforça à court terme le camp pro-UE et rapprocha la Suisse de l’UE. L’accord avec Trump subordonna à nouveau davantage la Suisse aux États-Unis. Et maintenant la pression augmente de nouveau sur le front de l’UE avec les accords bilatéraux. La Suisse est ballottée dans un sens puis dans l’autre.

La Suisse et l’Europe

Le problème pour la classe dominante est que, dans la situation mondiale actuelle, tout arrive en même temps. L’accord temporaire avec Donald Trump est à peine négocié que la Suisse subit déjà des pressions de l’autre côté. Les négociations interminables avec l’Union européenne sur le renouvellement des accords bilatéraux entrent dans une nouvelle phase décisive. Les « Bilatérales III » seraient probablement soumises au vote populaire en 2027. Mais la votation du 14 juin sur l’initiative de l’UDC pour une « Suisse à 10 millions d’habitants » menace de torpiller la conclusion de l’accord avant.

Dans les années 1990, la bourgeoisie suisse a pu négocier les « accords bilatéraux », pour lesquels elle a ensuite inventé l’expression de « voie royale ». Elle avait le beurre et l’argent du beurre : un accès complet au marché intérieur européen — sans devoir toutefois adhérer à l’Union européenne ni se soumettre politiquement et juridiquement à celle-ci. C’était une concession remarquable de la part des impérialistes européens. Mais c’était une autre époque : ils étaient euphoriques suite à la chute de l’Union soviétique, par l’hyper-globalisation et par un boom économique temporaire, et ils croyaient que la nouvelle UE représentait l’avenir.

Ces temps sont révolus depuis longtemps. L’UE s’enfonce dans la crise depuis 2008 et n’est plus disposée à tolérer les « exceptions suisses ». Depuis désormais 15 ans, l’impérialisme de l’UE exige une subordination politico-juridique plus forte de l’impérialisme suisse. La situation mondiale actuelle ne fait qu’exacerber les tensions.

L’UE est aujourd’hui plongée dans une crise existentielle. Après des décennies de sous-investissement et d’une industrie totalement sclérosée, le continent est engagé dans un déclin inexorable. Dans aucun domaine de la course aux technologies clés l’Europe ne joue un rôle décisif.[11] D’ancienne conquérante du monde, l’Europe devient aujourd’hui elle-même un terrain de lutte pour d’autres grandes puissances impérialistes. La croissance de la productivité est trop faible pour rivaliser avec la Chine et les États-Unis. L’UE est distancée — et elle est impuissante à enrayer ce déclin, car elle n’a pas de ligne unie. Ses petits États nationaux se font concurrence entre eux et ont des intérêts propres et divergents. L’endettement rend des États comme la France pratiquement ingouvernables, et l’Allemagne se dirige vers un blocage similaire.

C’est une situation de départ extrêmement défavorable pour l’impérialisme suisse. Non seulement il fait lui-même partie du déclin européen et partage presque tous les désavantages structurels de ses voisins, mais l’entièreté de la situation objective pousse aussi l’Europe vers un renforcement du protectionnisme afin de protéger sa propre industrie contre les attaques américaines et contre l’inondation menaçante du marché européen par les marchandises chinoises. La Suisse risque, en tant qu’État tiers, de faire les frais de ces mesures protectionnistes. Rien que depuis le début de l’année, deux initiatives protectionnistes alarmantes pour la bourgeoisie suisse ont été lancées par Giorgia Meloni et Emmanuel Macron, qui pousseraient les entreprises industrielles suisses hors du marché européen[12]. Dans la lutte difficile des principaux États de l’UE pour maintenir l’Union ensemble, il y aura encore moins de place pour les exigences particulières de la Suisse.

L’ancienne « voie royale » bilatérale est morte. Soit la Suisse accepte les nouvelles « Bilatérales III », soit elle perd son accès privilégié au marché intérieur et au marché du travail européens. Mais pour ces Bilatérales III, l’UE exige en plus que la Suisse reprenne automatiquement le droit européen dans les domaines concernés par les accords. Pour la bourgeoisie suisse, même dans ce dilemme, il n’existe pas de bonne solution, seulement différentes mauvaises.

C’est pourquoi la classe dominante est plus divisée sur cette question centrale que sur toute autre. Le courant dominant de la bourgeoisie suisse (Economiesuisse, PLR, NZZ etc.) continue certes de pousser au renouvellement des accords bilatéraux. Mais le parti historique de la bourgeoisie suisse lui-même, le PLR, expose ce conflit au grand jour et s’est divisé au point d’instaurer une co-présidence — dont les membres défendent des lignes opposées sur la principale question de politique étrangère !

L’aile pro-UE affirme que, dans la situation mondiale incertaine actuelle et face aux attaques de l’impérialisme américain, il est absolument nécessaire d’assurer au moins l’accès à l’Europe. C’est le principal marché d’exportation, et les grands monopoles suisses dépendent d’un accès simple à une main-d’œuvre européenne qualifiée. En outre, maintenir de bonnes relations réduirait le risque d’être traité par l’UE comme un État tiers et de subir de nouveaux coups en matière de politique commerciale. Tout cela est exact.

Mais l’inverse est tout aussi vrai, comme le soulignent les opposants aux bilatérales (l’UDC, mais aussi les nouveaux cercles d’entrepreneurs gravitant autour de « Boussole/Europe » et «Autonomiesuisse»). Poursuivre les bilatérales signifie aujourd’hui une subordination accrue à une UE en décomposition, dont l’avenir est tout sauf assuré. La Suisse devrait accepter automatiquement les futures réglementations européennes. Or les capitalistes suisses ont intérêt à garder le plus grand contrôle possible sur leurs propres règles afin d’assurer à leurs entreprises, dans la dure concurrence mondiale, des lois sur mesure pour leurs niches « made in Switzerland » et les meilleures conditions possibles d’exploitation et de profit. Le grand capitaliste Zehnder, de l’organisation Autonomiesuisse, explique : « Le prix des accords bilatéraux est trop élevé », la Suisse doit « se démarquer de l’Europe sur le plan réglementaire » pour se distinguer de la concurrence – par exemple grâce à une fiscalité favorable aux entreprises et à un droit du travail défavorable aux travailleurs. De plus, même avec ces accords, la Suisse ne serait pas à l’abri de chocs protectionnistes dans la situation mondiale actuelle.

Avec l’initiative des 10 millions, l’UDC tente d’exploiter démagogiquement le mécontentement de la classe ouvrière afin de briser les traités avec l’UE à coups de massue. L’initiative prévoit que la Suisse devrait résilier automatiquement la libre circulation des personnes avec l’UE si la population du pays atteint la barre des 10 millions d’habitants. Comme la libre circulation est liée à l’ensemble des accords bilatéraux, ceux-ci deviendraient caducs en cas d’acceptation de l’initiative. Il est presque exclu que l’UE accepterait de poursuivre les négociations en cas de oui.

Le 14 juin pourrait ainsi devenir l’équivalent du « Brexit » de la Suisse. Pour des raisons que nous expliquerons plus tard — et qui ne sont que marginalement liées à la question de l’UE — l’initiative a de réelles chances d’être acceptée. Les conséquences concrètes sont impossibles à prévoir. Dans tous les cas, cela accélérerait toutes les contradictions existantes et conduirait immédiatement à de fortes tensions avec l’UE, isolerait davantage la Suisse et l’amènerait à une confrontation ouverte avec son partenaire le plus important. À moyen terme, cela aggraverait encore la situation des capitalistes suisses déjà fragilisés.

L’UDC est le principal parti des banques et des grandes entreprises. L’UDC est-elle devenue folle pour prendre de tels risques au détriment de sa propre classe ? Partiellement, mais il y a une logique dans cette folie. Premièrement, la démagogie est la conséquence inévitable de la crise actuelle du capitalisme. Les capitalistes constituent une infime minorité qui domine une immense majorité prolétarienne. Comme ils ne sont plus capables, en période de crise, de garantir de bonnes conditions de vie à la classe ouvrière, leurs partis perdent en légitimité. L’UDC mise sur une politique raciste de boucs émissaires pour capter le mécontentement de la classe ouvrière et se constituer une base électorale pour sa politique capitaliste – même si cela risque d’aggraver l’instabilité.

Deuxièmement, face au dilemme objectif de la bourgeoisie suisse, l’UDC représente l’aile qui n’est pas disposée à faire des concessions aux bourgeoisies concurrentes en ce qui concerne le contrôle de ses propres règles visant à maximiser les profits. Cette position n’est pas nécessairement plus irrationnelle que celle de l’autre aile de la bourgeoisie. Les uns sont prêts, en pleine tempête, à s’enchaîner plus fermement à un navire en train de couler – dans l’espoir d’entretenir des relations un peu plus régulières et stables avec l’UE. Les autres sont prêts à risquer davantage d’instabilité – dans l’espoir que l’absence de liens plus étroits avec l’UE leur permettra de manœuvrer plus librement dans la tempête. Troisièmement, dans son offensive contre la libre circulation des personnes, l’UDC cherche également à attaquer la protection des salaires (les mesures d’accompagnement), à faire reculer les syndicats et à priver les travailleurs étrangers de leurs droits afin de mieux les exploiter.

L’UDC joue ainsi un jeu très dangereux pour le capitalisme suisse. Mais cela ne reflète que l’impasse historique dans laquelle se trouve l’ensemble de la bourgeoisie suisse. Lorsqu’il n’y a plus de bonne solution, il n’y a plus non plus de rationalité complète et clairvoyante – dans aucune aile de la classe dirigeante.

Pour la bourgeoisie suisse, la situation devient extrêmement tendue. Tout arrive en même temps. La seule certitude est que l’ancienne stabilité économique et politique ne reviendra pas. Pendant des décennies, le petit impérialisme suisse s’est maintenu au sommet de l’économie mondiale et disposait, par habitant, de presque la plus grande puissance économique. Dans la nouvelle période, il lui sera impossible de maintenir cette position. Cela aura inévitablement des conséquences sociales et politiques. Sur une base capitaliste, le niveau de vie élevé de la classe ouvrière suisse ne pourra pas être maintenu.

Attaques sur la classe ouvrière

La classe ouvrière — l’immense majorité de la population — n’a pas le moindre intérêt commun avec la bourgeoisie. Quelle que soit l’option retenue dans les conflits d’orientation entre capitalistes, elle se fait au détriment de la classe ouvrière. L’impasse dans laquelle se trouve l’impérialisme suisse sur le plan extérieur pousse la bourgeoisie à améliorer ses conditions de profit à l’intérieur du pays afin de rester compétitive au niveau international. La classe ouvrière en paie le prix sous forme de suppressions d’emplois et de mesures d’austérité.

Les conséquences se font déjà sentir. Le chômage atteint 5,1 % (taux de l’OIT) — un niveau supérieur à celui de l’Allemagne. Le nombre de postes vacants diminue (–8 %), tandis que celui des personnes en recherche d’emploi a augmenté de 17 % par rapport à 2024. Des fluctuations conjoncturelles existeront toujours, mais la tendance est claire : la pression sur la classe ouvrière suisse s’intensifie.

Dans l’industrie, environ 15 000 emplois ont été supprimés au cours des deux dernières années. Des entreprises traditionnelles comme Rieter et Bernina déplacent davantage leur production vers l’Asie, détruisant des centaines d’emplois et de vies familiales. Un tiers de l’industrie des machines envisage des délocalisations[13]. Dans l’industrie horlogère de l’Arc jurassien, des milliers de travailleurs sont au chômage partiel. Il ne s’agit pas de cas isolés, mais des conséquences d’une désindustrialisation en cours.

Mais l’industrie n’est plus la seule touchée. Dans le commerce de détail, les médias et le secteur financier aussi, les suppressions d’emplois se multiplient. Migros supprime des postes, la SSR coupe des centaines d’emplois, et à l’UBS, 15 000 postes ont disparu depuis la reprise de Credit Suisse — et d’autres suivront. Même des professions longtemps considérées comme « à l’abri des crises » sont désormais sous pression. En 2025, il y avait 31 % de postes en moins pour les informaticiens titulaires d’un diplôme universitaire que l’année précédente. Les départements informatiques sont délocalisés à l’étranger ou supprimés sous l’effet de la rationalisation liée à l’IA.

Le chômage augmente particulièrement fortement chez les jeunes diplômés universitaires. Pendant longtemps, les études supérieures constituaient une garantie d’emploi. Aujourd’hui, une génération grandit qui, malgré une bonne formation, n’a plus de perspectives. C’est un mélange explosif qui, dans de nombreux pays, est déjà devenu l’un des principaux moteurs des révolutions. La Suisse n’en est pas encore là. Mais le mensonge selon lequel il suffirait de faire des efforts pour avoir un avenir commence à se briser contre la réalité de la crise.

Aux attaques des capitalistes dans les entreprises s’ajoutent celles que la classe dominante prépare par l’intermédiaire de l’État : hausse de la TVA, mesures d’austérité, flexibilisation du temps de travail — et une nouvelle tentative d’augmenter l’âge de la retraite n’est qu’une question de temps.

Le conseiller fédéral Pfister a jugé insuffisant le plan de réarmement de 2022. Le gouvernement veut désormais doubler le budget de l’armée au cours des dix prochaines années. Les dépenses annuelles supplémentaires de 3 milliards de francs devront être payées par la classe ouvrière. Et le gouvernement entend renvoyer directement la facture de la 13ᵉ rente AVS, acceptée par initiative populaire, à la classe ouvrière. Pour combler ces deux « trous de financement » — leur réarmement et nos retraites — ils veulent d’une part augmenter la TVA, aujourd’hui de 8,1 %, jusqu’à environ 10 %. Cela revient à une baisse de salaire pour la classe ouvrière. D’autre part, ils veulent financer une partie des dépenses supplémentaires par des coupes drastiques dans d’autres domaines.

Avec le programme d’allègement budgétaire 27, le Conseil fédéral a présenté le paquet d’austérité le plus vaste depuis des années. Nombre des quelque 60 mesures toucheront les familles ouvrières, directement surtout dans le domaine de l’éducation (augmentation des taxes d’études, coupes dans la formation professionnelle et la formation continue pour les travailleurs, etc.). Mais l’effet indirect est encore plus important : environ 40 % de l’allègement transfère des coûts aux cantons[14]. Et c’est précisément à ce niveau du système fédéral que les conséquences sur les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière se feront le plus sentir. C’est à ce niveau, ainsi qu’au niveau communal, que sont organisés le système de santé public et les écoles. C’est là aussi que travaille la majorité des quelque 950 000 salariés de l’État (enseignants, personnel de santé, etc.).

Le programme d’allègement 27 obligera donc les cantons à mener une politique d’austérité encore plus dure dans les années à venir. Déjà l’an dernier, plusieurs gouvernements cantonaux ont imposé des programmes d’économies. En particulier dans les cantons de Fribourg, Vaud, Genève, du Tessin et de Saint-Gall, la bourgeoisie est passée à l’offensive : baisses de salaires et suppressions de postes dans la fonction publique, réduction des prestations dans les écoles, la santé, la culture ou les transports publics.

Ces attaques touchent l’ensemble de la classe ouvrière : les travailleurs du service public directement, et tous les autres par la dégradation des prestations dont nous dépendons tous. Les plus durement touchées sont toutefois les femmes et les plus pauvres, souvent des immigrés. Ils subissent doublement les effets de ces coupes. D’une part, les secteurs de la santé, du social, de l’éducation et de la garde d’enfants sont précisément ceux où travaillent majoritairement des femmes. Sur les quelque 100 000 infirmières et infirmiers employés dans les hôpitaux et cliniques suisses, environ 85 % sont des femmes et un tiers sont étrangers. D’autre part, la réduction des prestations sociales transfère une partie du travail de soins nécessaire vers la sphère privée — et ce sont encore les femmes qui subissent le plus fortement cette double charge.

Certes, la classe dominante suisse n’est pas encore acculée comme elle peut l’être par exemple en France. Mais l’orientation de la bourgeoisie est claire : attaquer la classe ouvrière afin de préserver ses profits, sa « sécurité nationale » et ses conditions de compétitivité. Pourtant, l’issue n’est pas écrite d’avance. Après des années de dégradations, la classe ouvrière est à bout et commence à perdre confiance dans la classe dirigeante. Pas moins de 76 % (!) de la population rejette une hausse de la TVA destinée à financer l’armée[15]. Plus le revenu est faible, plus l’opposition à une augmentation de la TVA est forte.

Pendant longtemps, la classe ouvrière suisse a bénéficié d’une sécurité relativement élevée et de bons salaires. Mais les politiques d’austérité, l’explosion des primes d’assurance maladie ou des loyers érodent depuis des années le matelas de sécurité des travailleurs. Depuis 2015, le revenu disponible stagne ; depuis la pandémie de Covid, la crise du coût de la vie s’accélère et devient directement perceptible pour des couches de plus en plus larges. Le sentiment se répand que, pour nous, les gens « ordinaires », les choses n’avancent plus, tandis que les « élites » s’enrichissent, mentent, soutiennent des guerres, détruisent l’environnement et semblent vivre dans un monde parallèle.

« La population n’en veut plus », commente le politologue Michael Hermann à propos du mécontentement suscité par la hausse de la TVA. Cela vaut plus généralement. La classe dominante doit attaquer, mais la classe ouvrière ne peut plus tolérer de nouvelles attaques. C’est une recette certaine pour une montée de la lutte des classes. Certes, malgré la perte de confiance, de larges couches de la classe ouvrière conservent encore des illusions dans la démocratie directe bourgeoise. Référendums et initiatives continueront de canaliser une partie de la colère croissante. Mais l’expérience apprendra à la classe ouvrière qu’elle doit elle-même entrer activement dans la lutte de classes.

PARTIE 2 : LE RETOUR DE LA LUTTE DES CLASSES

Une période extrêmement turbulente de révolution et de contre-révolution se profile devant nous. C’est l’opposé dialectique inévitable de la crise, des guerres, des attaques contre la classe ouvrière, de la décadence effroyable des élites et de tous les chocs violents de la situation mondiale actuelle.

Toute la gauche part d’une évaluation complètement erronée de notre époque. Elle parle de « fascisation » et d’une période réactionnaire de « glissement vers la droite ». Avec cette conception, elle est totalement perdue dans la période actuelle et n’apporte pas la moindre aide à la classe ouvrière dans sa recherche d’une issue à l’horreur capitaliste. Nous expliquons depuis longtemps que, dans les pays les plus riches, ce ne sont pas des dictatures bonapartistes ni le fascisme qui sont à l’ordre du jour, mais l’essor de la lutte des classes et des scénarios semblables à Mai 68.

Ces dernières années, les masses, menées par la génération Z, se sont soulevées dans de nombreux pays opprimés lors de révolutions : Sri Lanka, Bangladesh, Serbie, Kenya, Népal… Mais la révolution s’approche aussi des centres mêmes du système impérialiste. Minneapolis en janvier 2026 a marqué un tournant historique de la lutte des classes du pays impérialiste le plus puissant : la première grève générale politique aux États-Unis depuis 1945 ! Dans une démonstration massive de sa force, de sa créativité et de sa capacité d’auto-organisation, la classe ouvrière a contraint Trump et les agents d’ICE à battre en retraite ! En Italie, l’automne dernier, des millions de personnes ont afflué dans les rues lors d’une grève générale politique massive en solidarité avec la Palestine, inspirée par le mot d’ordre venu de France « bloquons tout ». Comme à Minneapolis, la pression venue d’en bas a atteint un niveau tel qu’elle a forcé les syndicats de masse conservateurs à soutenir les grèves générales.

Voilà l’état d’esprit réel de la classe ouvrière, voilà le véritable rapport de forces entre les classes, voilà l’essence réelle de la période actuelle : la classe ouvrière n’a jamais été aussi nombreuse qu’aujourd’hui et sa force potentielle n’était jamais aussi puissante ; sous les coups de la crise capitaliste, son mécontentement et sa perte de confiance envers l’ensemble de la classe dirigeante montent jusqu’à un point de bascule où ils doivent se transformer en révolte ouverte. Et nous ne sommes qu’au tout début de ce processus.

La nouvelle ère contraint la classe ouvrière à de grands bonds dans la conscience en direction de nos positions communistes – à l’échelle internationale comme en Suisse. Les masses de la classe ouvrière apprennent par leur expérience de la vie et surtout à travers de grands événements. Nous sommes entrés dans une période où le monde dans lequel nous vivons change rapidement et de manière très brusque. Un « événement du siècle » en suit un autre – et a désormais de plus en plus d’effets directs sur la vie quotidienne en Suisse. Cela bouleversera profondément la conscience de la classe ouvrière suisse.

L’effondrement de « l’ordre international fondé sur des règles » entre les nations s’accompagne de l’effondrement de l’ordre « fondé sur des règles » entre les classes. La période de l’impérialisme à visage découvert va de pair avec la période de la lutte des classes à visage découvert. La classe dirigeante peut de moins en moins maintenir sa façade libérale « démocratique ». Les révélations autour d’Epstein exposent l’ampleur de sa décomposition morale et chaque nouvelle guerre impérialiste montre son hypocrisie. La classe ouvrière commence à voir la classe dirigeante pour ce qu’elle est : une minorité corrompue et pourrie de super-riches qui ne représente pas nos intérêts. Les lignes de classe et les méthodes de lutte de classe prolétariennes passent intuitivement au premier plan. Les luttes à Minneapolis ou en Italie montrent à cet égard une nouvelle qualité. La classe ouvrière commence, par l’action de masse directe, à prendre les choses en main.

La Suisse fait pleinement partie de cette évolution, même si elle garde encore un retard. Déjà aujourd’hui, 60 % des personnes disent que le fossé entre riches et pauvres est la division la plus importante de la société[16]. La prise de conscience des inégalités s’accroît dans tous les domaines. Il ne se passe pratiquement pas un jour sans qu’on ne fasse état d’une nouvelle vague de licenciements – et, dans le même temps, des salaires et des primes exorbitants sont versés aux dirigeants. Le coût de la vie augmente dans tous les domaines, l’inflation est sous-estimée, le nombre de personnes touchées par la pauvreté s’élève à 700 000 – et la fortune des 300 personnes les plus riches de Suisse aura augmenté de 18 milliards de francs en 2025. Ce contraste marque profondément les esprits de la classe ouvrière. Selon le Baromètre des familles, la hausse du coût de la vie est la principale préoccupation des familles ouvrières. Et 68 % de la population, y compris une grande partie de la base de l’UDC, est favorable à un impôt sur la fortune pour les riches. Les inégalités dans tous les domaines – économique, politique, juridique – sont un facteur déterminant de la radicalisation. La question de classe fait progressivement son chemin.

Cela ne s’exprime encore qu’épisodiquement de manière ouverte dans la lutte des classes. Mais sous la surface s’accumulent mécontentement, frustration et sentiment d’injustice. La classe ouvrière suisse se défendra — d’abord de manière hésitante et fragmentée, et non par une explosion révolutionnaire instantanée. Mais c’est précisément dans ces luttes qu’elle commencera à sentir sa propre force et à apprendre que le capitalisme ne peut plus être réparé.

Grève historique de la fonction publique dans le canton de Vaud

À l’automne, plusieurs cantons de Suisse romande ont connu d’importantes grèves et luttes de classe contre les programmes d’austérité cantonaux mentionnés plus haut. À Fribourg, le syndicat des services publics (SSP) a, à juste titre, mobilisé pour une assemblée générale. La volonté de lutter et la colère contre les mesures d’austérité étaient nettement plus avancées que ne l’avaient prévu les secrétaires syndicaux. Sous la pression de la base, une journée de grève et d’action a eu lieu le 1er octobre, à laquelle 4 000 travailleurs sur 150 sites ont participé. Dans certains endroits (hôpitaux, établissements de santé, écoles et université), les travailleurs on fait grève — parfois les premières que ces institutions aient jamais connues. À Genève également, au niveau du canton et de la ville, des grèves du personnel de la fonction publique ont eu lieu contre les mesures d’austérité.

Mais c’est sans aucun doute la lutte dans le canton de Vaud qui a été la plus importante. Ici, le mouvement de grève a pris une ampleur historique. Le gouvernement cantonal avait exigé des employés de l’État une réduction de salaire de 0,7 % comme « contribution de crise ». À cela s’ajoutaient des coupes dans les EMS, les hôpitaux et les écoles dans un plan d’austérité prévoyant des économies de 305 millions de francs.

Face à cela, la fonction publique s’est mobilisée à partir d’octobre. Trois manifestations ont réuni chacune entre 25 000 et 28 000 personnes à Lausanne ! Environ 8 000 travailleurs ont cessé le travail pendant cinq jours. Rapidement, dans les assemblées générales, les travailleurs ont commencé à proposer une grève illimitée. Cette décision a été mise en pratique par les enseignants, qui ont fait grève jusqu’à 13 jours dans certaines écoles. Avec les enseignants comme fer de lance, la grève s’est étendue au-delà des écoles aux hautes écoles et aux établissements de santé. Il s’agissait de la deuxième plus grande grève en Suisse (depuis la grève du bâtiment en 2002). Pendant plusieurs semaines, les travailleurs mobilisés du service public se sont retrouvés dans un affrontement ouvert avec le gouvernement. La pression a finalement contraint celui-ci à reculer et à abandonner la « contribution de crise » !

La combativité et l’ampleur du mouvement s’expliquent par la convergence de la pression venue d’en bas et de la crise de la classe dirigeante. Ces deux aspects de la contradiction de classe se sont mutuellement renforcés. Dans la fonction publique, le mécontentement couve depuis des années, conséquence de politiques d’austérité brutales. La classe ouvrière et la jeunesse avaient aussi accumulé différentes expériences de lutte ces dernières années. Les enseignants avaient déjà fait grève en 2023, l’hôpital cantonal en 2021. Les grèves féministes et pour le climat de 2019 avaient entraîné d’importantes couches dans la lutte à Lausanne. L’occupation de l’université de Lausanne contre le génocide en Palestine en 2023 a été la plus importante en Suisse.

De l’autre côté, le canton de Vaud n’a pas seulement été ces dernières années un pionnier en matière d’austérité et de baisses d’impôts pour les entreprises. Il a également été impliqué dans de grands scandales révélés l’année dernière : le racisme ouvert qui traverse l’ensemble de la police lausannoise ; les cadeaux fiscaux illégaux accordés pendant des années par l’État aux riches — alors même qu’il poursuivait sa politique d’austérité contre les travailleurs et qu’il a maintenant l’audace d’exiger de ces derniers une « contribution de crise » ! La confiance ébranlée dans les institutions bourgeoises a marqué l’ambiance du mouvement et la compréhension intuitive des lignes de classe : eux contre nous, nous contre eux. La « contribution de crise » est devenue le catalyseur à travers lequel s’est déchargée toute la rage accumulée contre la classe dominante.

On retrouve ici les mêmes caractéristiques — bien qu’à un niveau de développement inférieur pour le moment — que dans les luttes de classes à Minneapolis, en Italie ou en France. De ce point de vue, le canton de Vaud se trouve à l’avant-garde de la crise du capitalisme suisse et de la polarisation croissante entre les classes. Ce même processus plus profond est à l’œuvre dans toute la Suisse : dans l’ensemble de la Romandie, au Tessin — véritable baril de poudre — mais aussi en Suisse alémanique. La lutte dans le canton de Vaud montre ce qui se prépare dans tout le pays et révèle le caractère de la période actuelle.

Des années 1990 à aujourd’hui : austérité, grèves et évolution de la conscience

Les grèves en Suisse romande n’étaient ni les premières ni les seules dans la Suisse récente. Revenons brièvement en arrière pour en comprendre la véritable signification.

Dans la période d’après-guerre du XXᵉ siècle, la lutte de classe ouverte avait cédé la place à la « paix du travail ». Pendant des décennies, il n’y eut pratiquement aucune grève, à l’exception d’une vague dans les années 1970. Cela changea avec la profonde crise économique des années 1990. La bourgeoisie intensifia alors la lutte de classe par le haut, durcit sa ligne dans les entreprises et lança des contre-réformes radicales au niveau étatique afin d’améliorer les conditions de profit aux dépens de la classe ouvrière. Les impôts sur les bénéfices et le capital furent abaissés de 23 % en moyenne (2003) à 14,6 % (2024), tandis que les dépenses publiques étaient comprimées. L’introduction du frein à l’endettement[17] institutionnalisa une politique continue de démantèlement des services publics, au niveau fédéral comme cantonal. À cela s’ajouta toute une série de (semi-)privatisations, notamment dans le domaine de la santé, souvent introduites progressivement sous le mot d’ordre de « l’augmentation de l’efficacité ». En 2005, la Suisse comptait encore 208 institutions de santé publiques ou subventionnées. En 2023, il n’en restait plus que 96.

Ces attaques ne restèrent pas sans réponse de la part de la classe ouvrière. Autour du tournant du millénaire, une série de grèves éclata à nouveau dans l’industrie et le bâtiment, mais aussi dans le service public contre les mesures d’austérité et les privatisations. En 1998, le nombre (absolu) de grévistes en Suisse atteignit pour la première fois un niveau comparable à celui de 1920. Entre 1995 et 2004, la fonction publique fut clairement en tête avec 51 000 grévistes.

La période de paix sociale de l’après-guerre était déjà terminée à ce moment-là. Mais les luttes autour de l’an 2000 se déroulaient encore dans un contexte très différent. La classe ouvrière sortait de décennies de croissance et de stabilité sociale et politique, ce qui marquait profondément la conscience des larges masses. Dans le même temps, après la chute de l’Union soviétique, les idéologues bourgeois proclamaient à l’échelle internationale la « fin de l’histoire » et déclaraient la « lutte des classes » comme une idée dépassée. Sur la base de la mondialisation et des attaques contre la classe ouvrière, le capitalisme suisse se stabilisa pour une certaine période — une situation aujourd’hui exclue.

Entre cette époque et aujourd’hui, vingt à trente ans de développement ont profondément transformé les conditions objectives et subjectives : les chocs mondiaux de la crise de 2008 et de la pandémie de Covid en 2020, les effets des politiques d’austérité devenus progressivement visibles, ainsi qu’une série d’expériences ponctuelles de lutte de classe contre la politique de crise du capitalisme.

Après la crise de l’euro, à partir de 2010, des mouvements de masse contre l’austérité ont éclaté en Europe, atteignant leur point culminant en Grèce dans une situation pré-révolutionnaire et, en Suisse, avec la grève de trois jours de 8 000 à 11 000 employés de l’État à Genève en 2015. Le 14 juin 2019, la grève féministe a porté le mouvement en Suisse à un nouveau niveau. Un demi-million de personnes ont déferlé dans les rues lors de la plus grande mobilisation politique depuis la grève générale de 1918.

Puis vint le Covid. Pendant la pandémie, il est apparu clairement qui fait fonctionner la société au quotidien. Même le mot longtemps tabou de « classe ouvrière » a fait son retour. Les soignants ont été déclarés « essentiels ». De la part de la bourgeoisie, ils n’ont reçu qu’un maigre applaudissement ; de la part de la classe ouvrière, en revanche, un soutien massif à l’initiative pour les soins infirmiers — la première initiative syndicale jamais acceptée. Parallèlement, sous la pression de la crise du coût de la vie, une nouvelle série de grèves a eu lieu : en 2021 à l’Hôpital universitaire de Lausanne, chez les livreurs Smood, dans le service public et à l’aéroport de Genève ; en 2022 dans les transports publics, chez les pilotes de Swiss et chez Swissport ; en 2023 avec la grève des enseignants dans le canton de Vaud ; en 2024 au Tessin, où 20 000 personnes sont descendues dans les rues contre l’austérité — et enfin l’automne dernier avec la vague de grèves de la fonction publique en Suisse romande.

Mais malgré l’initiative sur les soins infirmiers et le mécontentement croissant, la situation ne cesse de s’aggraver. Les politiques d’austérité ont notamment conduit, dans les secteurs de la santé et de l’éducation, à des conditions devenues totalement insoutenables pour les travailleurs. En 2024, 40 % d’entre eux souffraient de symptômes d’épuisement[18]. En 2023, un cinquième de l’ensemble du personnel infirmier en Suisse a quitté sa profession. Une situation similaire existe dans l’éducation, où le manque de personnel et les classes surchargées poussent les enseignants vers des burn-outs chroniques. La conscience mûrit — notamment parmi les soignants eux-mêmes — que la volonté populaire exprimée par l’initiative ne suffit pas, puisque l’État bourgeois ne la met pas réellement en œuvre. Et pour couronner le tout, le Conseil national a réduit les derniers vestiges de l’initiative sur les soins infirmiers le jour même de la commémoration de la tragédie de Crans-Montana, alors même qu’il prononçait des éloges à l’égard des secouristes et du personnel soignant ! La démocratie bourgeoise commence à se délégitimer. Quand on parle avec des soignants, on obtient des réactions ouvertes et enthousiastes dès que l’on évoque l’idée d’une grève. La frustration monte, dans toute la Suisse et dans tous les secteurs.

Que nous dit cela ? Hegel disait un jour qu’une même phrase prononcée par un jeune homme n’a pas la même signification ni la même portée que lorsqu’elle est exprimée « dans l’esprit d’un homme riche d’expérience »[19]. La signification de la grève vaudoise ne réside pas d’abord dans son ampleur ou sa durée, pourtant remarquables. Elle réside dans le fait que la lutte des classes, à la lumière des développements des dernières années et du contexte transformé, a acquis une profondeur nouvelle. Elle annonce l’ouverture d’une nouvelle période de lutte de classes ouverte. Nous nous trouvons à un niveau plus élevé qu’il y a trente ans — et même qu’il y a dix ans. Cela s’est manifesté dans l’état d’esprit des employés de l’État dans le canton de Vaud. Les méthodes de la lutte de classe commencent à s’imposer ; intuitivement, la classe ouvrière se rapproche de cette conclusion : ils ne nous représentent pas, nous devons prendre les choses en main.

Conclusions sur les perspectives de la lutte des classes

La conclusion centrale que l’on peut tirer de l’ensemble de la situation objective est la suivante : une période de paix sociale relative comme celle de l’après-guerre est totalement exclue. C’est une période de guerre entre les classes qui s’annonce. Les années et décennies à venir ressembleront bien plus à la période de l’entre-deux-guerres qu’à la stabilité sociale d’après 1945. De grandes luttes de classe nous attendent — et pourtant, nous n’en sommes qu’au tout début de ce processus.

La classe ouvrière devra entrer en lutte pour défendre son niveau de vie. Elle n’a pas d’autre choix. Après des décennies de paix sociale, la classe ouvrière suisse devra, dans un long processus, réapprendre qu’elle ne peut compter que sur ses propres armes de lutte de masse prolétarienne : grève, manifestations de masse, occupations d’entreprise, et finalement, la grève générale. Aucune pétition, aucune « journée d’action » symbolique, aucune campagne n’aurait pu, dans les conditions actuelles où les fronts sont figés, contraindre le gouvernement cantonal vaudois à reculer.

La décision de la grève illimitée dans la lutte dans le canton de Vaud est très significative. Un nouvel état d’esprit s’est imposé : « Nous lutterons jusqu’à gagner ! » Les travailleurs ont, jusqu’à un certain degré, tiré la conclusion que des journées de grève ponctuelles (« journées d’action »), destinées seulement à montrer leur mécontentement, ne suffiraient pas pour faire réellement avancer la lutte. Le véritable levier de la classe ouvrière réside dans la lutte menée avec un objectif clair, jusqu’à ce que ses revendications soient acceptées. Cette prise de conscience doit et va s’ancrer dans l’esprit des travailleurs vaudois et, à terme, partout ailleurs.

L’importance fondamentale d’une grève ne réside pas seulement dans ses résultats immédiats, mais dans son rôle formatif sur la conscience des travailleurs. La grève est la meilleure école de la classe ouvrière. Chaque jour de grève enseigne plus sur les rapports de classe et le potentiel de la classe ouvrière que vingt ans de quotidien capitaliste. Dans les assemblées générales d’une grève, les travailleurs — qu’ils soient organisés, apolitiques ou conservateurs — apprennent la démocratie ouvrière en pratique. Une grève est une petite révolution ; une révolution prolétarienne est une grève généralisée et amplifiée à un niveau supérieur.

À Lausanne, de nouvelles couches de travailleurs ont fait leurs premières expériences de lutte. Beaucoup ont déclaré : « Je n’avais jamais manifesté, je n’avais jamais fait grève… mais maintenant, ça suffit ! » Les femmes ont été particulièrement présentes dans le mouvement : les « plus silencieuses » et « les plus réservées » deviennent sous le marteau de la crise les plus en colère et sont en première ligne. La jeunesse a également été fortement impliquée : jeunes travailleurs et étudiants se sont opposés avec vigueur à la politique d’austérité, et de nombreux élèves ont manifesté leur solidarité avec leurs enseignants et la classe ouvrière. Ces nouvelles couches de la classe ouvrière ont une colère profonde et sont moins freinées par les routines et la passivité des organisations de masse. Elles auront une influence sur les luttes futures et transformeront fondamentalement le mouvement ouvrier.

La grève en dans le canton de Vaud représente un pas clair en avant pour la classe ouvrière et son processus d’apprentissage. Que le gouvernement ait dû reculer sur la « contribution de crise » constitue une victoire partielle pour le mouvement. Mais il faut regarder la réalité en face : la grève n’a pas empêché le budget d’austérité. Les fronts entre les classes sont aujourd’hui durs comme le fer. La classe dirigeante a besoin d’attaquer ; elle ne peut être contrainte à des concessions que si elle a peur de tout perdre. Dans la période actuelle, des conflits de classe plus larges seront nécessaires pour repousser les attaques de la classe dirigeante ou obtenir la moindre amélioration pour les travailleurs.

Nous devons garder un sens des proportions. Le mouvement de grève vaudois est resté limité à un secteur et à un canton. La direction nationale du SSP et le SSP alémanique ont joué un rôle absolument honteux. Leur attitude lors des luttes en Romandie ne peut être qualifiée que de sabotage conscient : pas de soutien, pas d’information sur la grève en Suisse alémanique, pas de mobilisation de leurs propres membres. Et cela alors que des mesures similaires sont appliquées aujourd’hui dans d’autres cantons alémaniques, que la Confédération mène son plan d’austérité 27 et que tout le personnel soignant est en colère parce que leur initiative n’a pas été appliquée.

Dans le canton de Vaud, les secrétaires syndicaux du SSP ont fait plusieurs choses correctement. Ils ont organisé des assemblées générales, mobilisé les travailleurs, reconnu la grève comme le seul outil de lutte efficace et proposé une stratégie de montée en puissance capable de créer une dynamique. Malgré cela, leur horizon est resté trop limité. Pour obtenir de véritables victoires et construire un mouvement efficace à long terme, la lutte devra dépasser les secteurs individuels et s’étendre au niveau national. Il ne suffit pas de viser des négociations sur le budget dans le cadre du partenariat social. Les syndicats doivent définir une ligne rouge claire : la fin de toute politique d’austérité, et être prêts à rompre avec le gouvernement bourgeois pour l’obtenir. Ils doivent aussi proposer un programme politique global d’améliorations immédiates, offrant une alternative réelle à la politique d’austérité.

Des luttes explosives comme celle dans le canton de Vaud sont implicitement contenues dans la situation actuelle — il ne faut pas s’en étonner. Mais la majorité des changements profonds dans la conscience se déroule aujourd’hui sous la surface, sans expression collective immédiate — et cela peut durer un certain temps. La grève dans le canton de Vaud n’a pas déclenché une vague de luttes massives ; dans ce sens le barrage n’a pas cédé. Mais elle constitue un signal clair, montrant l’ampleur de la colère accumulée et la détermination de la classe ouvrière lorsqu’elle se met en mouvement. Le potentiel pour de telles luttes existe dans toute la Suisse et dans de nombreux secteurs. Le mécontentement ne fait aujourd’hui presque jamais défaut, mais est freiné par l’approche conservatrice des directions syndicales.

La classe ouvrière suisse devra encore accumuler beaucoup d’expérience pour briser la chape du partenariat social et de la bureaucratie syndicale. Mais ce processus d’apprentissage n’est pas linéaire : il est inégal et combiné. La classe ouvrière suisse est en retard par rapport au développement international, mais bénéficie du « privilège du retard historique » : celui qui arrive plus tard peut apprendre plus vite. Les travailleurs suisses feront leurs premiers grands pas dans la lutte de classe en se référant à des points de repère venus de pays plus avancés. Dans chaque entreprise, chaque école, chaque hôpital, certains travailleurs auront vu des événements comme à Minneapolis ou entendu des slogans comme « bloquons tout » — et s’en souviendront lorsque la situation commencera à bouillonner.

Les luttes de la classe ouvrière et les mouvements émergent de la combinaison des conditions objectives et du rôle des directions des organisations de masse : leurs idées, leur programme, et leurs perspectives. Les idées ne peuvent pas créer à elles seules le développement objectif ni le processus d’apprentissage de la classe ouvrière. Les bonnes idées aident à clarifier son rôle et ses tâches et accélèrent son apprentissage ; les mauvaises idées la désorientent et ralentissent le processus. Dans la lutte contre la crise capitaliste, la classe ouvrière a besoin d’une direction marxiste prête à rompre avec le capitalisme, avec suffisamment de cadres et d’ancrage dans tous les secteurs stratégiques et entreprises. L’absence d’une telle direction, en raison de la ligne réformiste des organisations de masse, retarde et freine le processus de lutte des classes, mais elle ne peut pas arrêter indéfiniment la résistance de la classe ouvrière.

Politique d’austérité et frein à l’endettement : idéologie néolibérale ou contrainte du capitalisme ?

Les luttes contre les mesures d’austérité seront – avec les luttes contre les licenciements massifs et les mouvements de la jeunesse – le front décisif de la lutte des classes dans les années à venir. Mais dans les syndicats, le Parti socialiste (PS) et l’ensemble de la gauche, domine une compréhension réformiste erronée : les mesures d’austérité ne seraient pas une nécessité, mais une « décision politique » et le résultat d’une « idéologie néolibérale ». Cela nourrit des illusions dangereuses, rend la classe ouvrière passive et canalise le combat vers les voies de l’État bourgeois.

Sous le capitalisme, les entreprises appartiennent aux capitalistes. C’est ici, dans la production capitaliste par l’exploitation du travail salarié, que toute la valeur est créée, c’est-à-dire tout le « gâteau ». L’État ne crée pas de valeur. Pour pouvoir dépenser, un État doit donc percevoir des revenus (nous aborderons la question de l’endettement juste après). Cela signifie prélever des impôts : soit sur les profits des capitalistes, soit sur les salaires des travailleurs. Dans le premier cas, la rentabilité et donc la compétitivité internationale des capitalistes sont réduites ; dans le second, le pouvoir d’achat et donc la capacité de la classe ouvrière à acheter les marchandises des capitalistes. Plus d’argent va dans le secteur public, moins il en reste pour les profits ou la demande des entreprises capitalistes privées. Et plus de travailleurs sont employés dans le secteur public, moins il en reste pour le secteur privé pour exploiter dans la production de plus-value et ainsi réellement augmenter le « gâteau ».

Ainsi, des dépenses publiques élevées et un grand secteur public représentent un fardeau pour l’économie capitaliste privée. Ce n’est pas de l’idéologie néolibérale, mais l’ABC de l’économie capitaliste. Les capitalistes ont besoin d’un État mince – non pas pour leur idéologie néolibérale, mais parce que cela correspond à leur intérêt de classe et de profit objectif. Cela a toujours été fondamentalement le cas. Dans la crise actuelle, c’est encore plus vrai : la pression extérieure oblige à réduire à l’intérieur. La crise de l’industrie et les mesures d’austérité dans le service public sont deux faces de la même médaille. Cette contrainte est encore accentuée par l’évolution démographique structurelle, grâce à laquelle le secteur public, malgré des années de politiques d’austérité sociale, croît plus vite que le secteur privé.

Certes, dans certaines circonstances, la classe dirigeante est également favorable à des dépenses publiques supplémentaires afin de garantir des infrastructures non rentables mais nécessaires, pour le réarmement ou encore pour apaiser les tensions sociales. Mais ce qu’ils ne peuvent plus se permettre, ce sont les être humains. Le secteur public, y compris nos retraites, l’assurance-invalidité et les allocations chômage, nos hôpitaux et notre système éducatif, est trop cher pour eux. Ils devraient renvoyer la classe ouvrière en 1850 pour sauver leur compétitivité. La politique d’austérité est une lutte de classes avec des intérêts fondamentalement opposés : ce sont leurs profits contre nos vies – nos vies contre leurs profits.

Mais au lieu d’une réponse prolétarienne basée sur le marxisme, toute opposition à la politique d’austérité repose aujourd’hui sur le point de vue bourgeois du keynésianisme : toute la gauche réformiste – de l’Union syndicale suisse au PS et à la JS, jusqu’au PdT et aux Jeunes POP – fait de la levée du frein à l’endettement la revendication principale contre l’austérité. C’est une impasse complète.

Bien sûr, l’État peut aussi s’endetter pour dépenser de l’argent qu’il n’a pas perçu. Cependant, les dettes doivent être remboursées. Et avec des intérêts – qui, à leur tour, sont payés à partir de la valeur créée dans la production. Le problème fondamental n’est pas résolu, il est seulement aggravé et reporté dans le futur.

La bourgeoisie suisse n’est aujourd’hui pas prête à assouplir le frein à l’endettement. Grâce à lui, après la crise des années 1990, elle a réussi à stabiliser ses profits et sa compétitivité internationale, et à ramener la dette publique à un niveau qui suscite la jalousie des bourgeoisies de tous les pays impérialistes (30-35 % du PIB). Il permet de maintenir de faibles impôts sur les entreprises, une « discipline budgétaire » reconnue par les marchés internationaux avec les meilleures notations et donc les taux d’intérêt les plus bas, il permet une monnaie excessivement forte pour un petit pays et soutient la place financière. La faible dette est aujourd’hui son dernier avantage concurrentiel significatif. Supprimer le frein à l’endettement et faire grimper la dette publique provoquerait une réaction en chaîne qui détruirait très rapidement les derniers restes de leur « modèle de succès ». À l’avenir, la bourgeoisie sera contrainte à s’attaquer au frein de l’endettement par la pression de la crise économique d’une part, et par le mécontentement massif et la lutte des classes d’autre part.

Mais il ne revient pas aux organisations de la classe ouvrière de tenter de convaincre la bourgeoisie de prendre cette décision. Dans la lutte contre l’austérité sociale, lever le frein à l’endettement est une revendication fausse et nuisible. Au lieu de prendre le combat des classes à bras-le-corps, elle lui échappe et tente de repousser toute solution réelle dans le futur. Elle dit à la classe ouvrière : « Nous n’avons pas besoin de toucher à la richesse et à la propriété des capitalistes. Ni nous ni les capitalistes n’avons à payer pour la crise, car l’État bourgeois peut simplement s’endetter pour financer les dépenses sociales ». C’est un mensonge.

Nous devons dire la vérité aux travailleurs ! Pour défendre notre niveau de vie, il faut mener la lutte la plus dure contre les capitalistes et leur État. Il n’y a pas d’autre issue. Nous avons besoin d’un mouvement large et global de la classe ouvrière à travers tous les secteurs. Les licenciements et fermetures dans l’industrie et les services, d’une part, et la pénurie de personnel dans les soins et l’éducation, d’autre part, sont liés. Les travailleurs ne peuvent être mobilisés pour une telle perspective qu’avec un programme combatif contre l’ensemble de la crise du capitalisme – avec des revendications qui améliorent immédiatement les conditions de la classe ouvrière.

Sur la base d’un tel programme, le mouvement doit viser à ce que la classe ouvrière prenne elle-même le pouvoir. Le démantèlement social et la désindustrialisation ne peuvent être stoppés que par un gouvernement ouvrier prêt à rompre avec le régime de propriété capitaliste. Il n’y a qu’une seule façon de trancher le nœud gordien de l’austérité : mettre sous contrôle la richesse énorme des capitalistes et des entreprises par l’expropriation et l’utiliser au bénéfice de la classe ouvrière et des pauvres.

Personne ne dit que c’est facile ou que cela conduira immédiatement à une grève générale et à la formation de soviets. Mais c’est objectivement la seule voie possible, et le potentiel croît chaque jour. Les bureaucrates réformistes se plaignent et cherchent des excuses, mais si leurs organisations de masse travaillaient systématiquement à partir de cette compréhension dès aujourd’hui, la situation serait complètement différente dans cinq ans. Le mécontentement et la fermentation dans la classe ouvrière vont aujourd’hui bien au-delà des parties organisées. Ils n’expriment pas encore leur force surtout parce qu’il manque une véritable perspective de lutte.

La gauche réformiste et le vide politique

Léon Trotsky écrivait dans le Programme de transition : « La crise historique de l’humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire. » Cela résume la situation actuelle. Les organisations de masse traditionnelles de la classe ouvrière restent prisonnières du réformisme, qui cherche la solution à l’intérieur du capitalisme, alors que c’est précisément la crise du capitalisme qui est la cause plus profonde de tous les problèmes de la classe ouvrière.

Il existe un sentiment croissant que tout le monde est en train de se disloquer – et une recherche de sens et d’alternative. Mais à l’échelle des masses règne un vide complet d’explications réelles de tous les grands événements et d’une issue à la crise. La gauche erre dans la confusion et représente aujourd’hui le plus grand facteur de désorientation pour la classe ouvrière.

Les syndicats sont les organisations les plus grandes et les plus fondamentales de la classe ouvrière. Ils sont indispensables comme première ligne de défense contre les attaques des capitalistes dans l’entreprise. Dans la phase antérieure d’essor capitaliste, les syndicats pouvaient encore obtenir de véritables améliorations pour certaines couches de la classe ouvrière grâce au partenariat social. Ce n’est plus le cas dans la phase de crise organique du capitalisme. La ligne réformiste actuelle des syndicats suisses constitue un frein à la lutte de classe.

En même temps, nous ne devons pas plaquer des schémas préfabriqués sur la lutte de classe vivante. Les sections romandes du SSP tentent par exemple de rompre avec la « politique de la paix du travail ».[20] Cela a indubitablement eu un effet positif sur les luttes en Romandie. Les communistes soutiennent chaque pas dans cette direction. Mais même les meilleurs réformistes les plus à gauche manqueront en dernière instance de la cohérence nécessaire. Il faut lutter pour une stratégie syndicale nationale alternative, de lutte de classe, qui rompe avec le partenariat social. Mais actuellement il n’existe aucune force au sein des syndicats suisses qui travaille dans ce sens.

Le mouvement féministe – avec ses recoupements organisationnels et personnels avec le SSP et le Parti socialiste suisse – constitue aujourd’hui la plus grande force politique capable de mobilisation dans les rues suisses. Le mouvement de masse du Grève féministe du 14 juin 2019 résonne encore aujourd’hui. En 2023, 350 000 personnes sont de nouveau descendues dans la rue contre les inégalités. Beaucoup de femmes se sont éveillées à la conscience politique ces dernières années, sont en colère et votent aussi plus à gauche que les hommes. Mais depuis des années, la direction féministe-réformiste détourne toute l’énorme énergie des masses dans l’impasse des institutions bourgeoises : elle se limite à une politique symbolique le long d’antagonismes de genre et de culture et mobilise tous les quatre ans pour une seule journée avant les élections parlementaires nationales (2019, 2023, 2027), au lieu d’organiser le mouvement selon des lignes de classe et avec les méthodes de la lutte de classe prolétarienne.

Le Parti socialiste suisse est le parti historique de la classe ouvrière suisse avec la plus grande influence politique de masse à gauche. La situation mondiale actuelle soulève, semaine après semaine, les questions les plus fondamentales. Mais dans toutes ces questions internationales et de politique extérieure, le PS défend des positions entièrement bourgeoises et présente l’impérialisme suisse et européen comme une alternative prétendument plus progressiste face aux Donald Trump, Vladimir Poutine ou à la Chine. Le capitalisme arrache son propre masque libéral et montre ouvertement son caractère impérialiste et méprisant pour l’être humain – mais le PS met toutes ses forces à la tentative réactionnaire de restaurer ce masque et de sauver l’ancien ordre impérialiste qui a perdu sa base. Au lieu d’engager la lutte contre le capitalisme, il tente de le sauver de lui-même.

Cela ne fait pourtant pas aujourd’hui du PS un autre parti bourgeois qualitativement identique au PLR. Le PS reste en même temps aussi le parti de l’État social et des revendications des femmes et des opprimés – et il est perçu comme tel par de larges couches. Ainsi il lance ou soutient aussi des initiatives sur des questions brûlantes de la crise du coût de la vie (AVS, primes d’assurance-maladie, initiative sur les soins, etc.). Mais son horizon réformiste et exclusivement parlementaire le rend organiquement incapable de montrer comment nous pouvons faire payer les capitalistes pour la crise et comment la classe ouvrière elle-même peut devenir active dans la lutte. Il ne connaît pas d’autres instruments que les initiatives, les référendums et les pétitions dans le cadre de sa politique de délégation.

L’exemple de la conseillère nationale Tamara Funiciello lors de la bataille budgétaire de décembre dernier est illustratif. Par son cri d’indignation sur les réseaux sociaux affirmant que les moutons avaient plus de valeur que les femmes dans ce pays, elle a touché un point sensible. En l’espace d’une journée, elle a mobilisé des femmes pour une manifestation spontanée. Un demi-million de personnes ont immédiatement signé une pétition. Cela montre le fait qu’on ne peut ignorer : le PS est un point de référence avec une portée énorme. Mais cela montre aussi les limites de ses méthodes : il n’a pas utilisé cette fenêtre pour entraîner les femmes et les hommes en colère dans la lutte des classes. Au lieu de comprendre la classe ouvrière comme l’unique force indépendante dans la lutte contre l’oppression, les réformistes voient les masses au mieux comme un levier mobilisé temporairement pour soutenir leur travail parlementaire. Toute l’énergie s’est à nouveau dissipée après le vote au parlement.

La crise du capitalisme implique également la crise de la politique réformiste. Cela se voit clairement avec le Programme d’allègements 27. Ni le PS ni les Verts ne sont prêts à lancer le référendum. Ils acceptent ce paquet d’austérité par crainte que, sinon, les partis bourgeois ne réalisent des économies ailleurs lors du prochain budget. En même temps, le PS soutient l’augmentation de la TVA ! C’est la conséquence inévitable de la logique néfaste du « moindre mal » et des querelles purement parlementaires. Au lieu de s’appuyer sur la force de la classe ouvrière, ils administrent le déclin du capitalisme et soutiennent ainsi les attaques contre la classe ouvrière.

Le réformisme est une méthode inconséquente. Il tente un grand écart impossible entre deux classes qui, surtout en période de crise, tirent dans des directions opposées. Sans orientation vers la lutte des classes (mondiale), sa politique extérieure devient immédiatement nationaliste (bourgeoise), tandis qu’en politique intérieure, il y a une pression de la classe ouvrière qui le confronte encore à sa véritable base de classe. Les communistes doivent tenir compte de ce caractère contradictoire du Parti socialiste suisse. Nous condamnons avec la plus grande fermeté le soutien scandaleux apporté aux attaques contre la classe ouvrière et les positions ouvertement bourgeoises, notamment dans sa politique extérieure. Là où les réformistes luttent pour des améliorations ou contre les attaques contre la classe ouvrière, nous critiquons durement, mais dans un esprit de camaraderie, les limites de leurs méthodes – mais toujours en partant du principe que nous sommes du même côté. Les masses devront apprendre les limites du réformisme et du parlementarisme par leur propre expérience.

Dans le canton de Vaud, le PS (et les Verts) siègent au gouvernement qui met en œuvre les coupes contre la classe ouvrière. L’avant-garde combative de la classe ouvrière ne voyait pas le PS comme un autre parti bourgeois. Elle le voyait comme « notre » parti, qui « devrait être de notre côté ». Mais il se tenait du mauvais côté de la ligne de classe et n’était pas prêt à rompre avec le gouvernement bourgeois. Cela a provoqué du mécontentement et de la pression de la part du mouvement de grève, des milieux syndicaux et de la JS, qui exigeaient ouvertement que les conseillers d’État socialistes s’opposent au budget. Les luttes de la classe ouvrière mettront le PS et toutes les organisations à l’épreuve dans la pratique. Cela ébranlera le mouvement ouvrier aujourd’hui figé en surface.

L’énorme vide d’une alternative crédible n’est pas tenable durablement dans la nouvelle période. Le PCR est aujourd’hui trop petit pour le combler. Cela rend inévitable que, dans certaines couches de la classe ouvrière, il soit temporairement rempli par les pseudo-solutions démagogiques de l’UDC. Mais cela devra aussi, tôt ou tard, conduire à une différenciation et à un regroupement du côté de la gauche – comme lors de la Première Guerre mondiale et à toutes les grandes lignes de rupture historiques. Ce n’est pas une question de la présence de nous communistes ; des forces plus grandes sont à l’œuvre. La pression de la situation objective contraindra la classe ouvrière à se chercher son propre instrument de lutte – si elle n’en trouve pas, un nouveau devra tôt ou tard surgir pour pouvoir exprimer son mécontentement.

Dans la petite Suisse, il n’est pas exclu que nous devenions nous-mêmes un point de référence si, par notre travail patient, nous parvenons aux premiers milliers de marxistes avant que le mécontentement ne se cristallise ailleurs. Mais même dans ce cas apparaîtront des phénomènes transitoires allant du réformisme de gauche jusqu’au centrisme. Plus nous serons grands et forts à ce moment-là, mieux nous pourrons nous lier à la base de ces mouvements et leur offrir une véritable issue à la crise.

L’initiative des 10 millions de l’UDC

En juin aura lieu la votation sur l’initiative des 10 millions de l’UDC. Si elle n’est pas éclipsée par de nouveaux chocs majeurs, elle devrait devenir la question politique la plus importante en Suisse en 2026. Toutes les dimensions essentielles de la situation actuelle s’y concentrent : 1) l’impasse et la division de la bourgeoisie, conséquence de sa position dans le nouvel ordre mondial ; 2) la crise du coût de la vie et le mécontentement croissant de la classe ouvrière à l’égard de la classe dominante et du statu quo, allant jusqu’à une véritable haine des élites ; 3) l’échec des organisations de masse de gauche à offrir à cette classe ouvrière en colère une véritable réponse prolétarienne à la crise du capitalisme.

Dans ces conditions, une progression de l’UDC — allant jusqu’à l’adoption de l’initiative — est possible, et même probable. L’UDC est le seul parti qui progresse dans les sondages et se trouve à la veille d’un « record historique »[21]. Il est absolument essentiel d’en comprendre les raisons. Cela ne relève pas d’un prétendu « glissement international vers la droite ». Cela ne s’explique certainement pas par une « population stupide et raciste » ! C’est une question de classe — et elle exige une réponse de classe.

Tous les sondages montrent que les raisons principales d’un soutien à l’initiative résident dans la crise des salaires et du coût de la vie[22]. Les coûts de la santé et les primes d’assurance-maladie dominent très largement (68 %), loin devant les coûts du logement (18 %). Peut-on vraiment s’en étonner ? C’est le résultat direct du transfert de la crise capitaliste sur les travailleurs. Tandis que les riches deviennent toujours plus riches, une personne sur deux en Suisse peine déjà simplement à boucler la fin du mois et à mettre un peu d’argent de côté[23]. Les salaires stagnent, tandis que les primes d’assurance-maladie et les loyers explosent.

Sur ces questions, le mécontentement grandit dans toute la classe ouvrière. Le coût de la vie et le pouvoir d’achat apparaissent, quel que soit le camp politique, comme les problèmes les plus urgents[24]. 90 % de la population redoute de devoir chercher un nouveau logement — en ville comme à la campagne. Le ressentiment face à la crise du coût de la vie s’accompagne d’une perte de confiance dans les élites et dans les institutions bourgeoises responsables des attaques. Aujourd’hui, la méfiance est la plus forte contre les médias et les partis politiques dans leur ensemble[25]. Ce phénomène possède un caractère profondément progressiste.

L’UDC s’appuie délibérément sur ce mécontentement au sein de la classe ouvrière. Le succès de l’UDC a toujours reposé sur sa capacité à se présenter démagogiquement comme le parti de « ceux qui bossent » et des « petites gens » contre « l’élite politique ». Mais jamais auparavant elle n’avait repris de manière aussi directe et aussi large l’ensemble des problèmes urgents de la classe ouvrière. Au lieu d’accuser le capitalisme et les riches, elle rend la migration responsable et dirige le mécontentement contre l’« establishment » politique, totalement coupé de la réalité de la classe ouvrière. Citons longuement un texte de campagne de l’UDC :

« La population suisse souffre d’une immigration démesurée. À quel point nos politiciens à Berne sont-ils coupés de la réalité ? Ces politiciens hors sol se font payer leur AG de 1ère classe par les contribuables. Dans ces conditions, ils ne voient évidemment rien de ce qui se passe dans les transports publics. De nombreux salariés suisses passent chaque jour des heures dans les embouteillages. Rien d’étonnant avec une telle explosion démographique. Et où se trouvent ces politiciens hors sol ? Au Palais fédéral et en télétravail. L’immigration massive fait monter les loyers. Les politiciens déconnectés possèdent leur logement et n’ont pas besoin de trouver un appartement abordable comme tant de Suisses ordinaires. Ils sont aussi largement épargnés par la pression sur les salaires et la baisse du pouvoir d’achat. Ces politiciens ne sont manifestement pas entrés dans une école depuis longtemps. Sinon, ils sauraient à quel point les écoles sont débordées par le nombre d’enfants de langue étrangère. »[26]

Voilà un catalogue complet des principaux problèmes de la classe ouvrière dans la phase actuelle de déclin capitaliste, combiné à une dénonciation acerbe d’un establishment déconnecté — et à une bonne dose de racisme répugnant. Il ne fait guère de doute que l’UDC a bien mieux compris la situation et l’état d’esprit d’une large partie de la classe ouvrière que les directions des organisations de masse de gauche. Elle tente de capter la haine croissante contre les élites et de se présenter comme le seul parti anti-establishment — alors même qu’elle est depuis trente ans le principal parti de la bourgeoisie et qu’elle est entièrement intégrée à l’ensemble de cet establishment ! L’UDC incarne les plus grands hypocrites et les plus grands menteurs.

La seule raison pour laquelle cette manœuvre réactionnaire peut fonctionner auprès d’une partie significative de la classe ouvrière réside dans l’échec total des organisations de masse de gauche à fournir de véritables explications et de véritables solutions à la crise capitaliste. Celui qui ne comprend pas cela ne peut pas comprendre la situation politique actuelle dans son ensemble et sera incapable de combattre le racisme de l’UDC.

Les communistes sont fermement opposés à cette initiative et à l’UDC. Premièrement, parce qu’elle détourne le mécontentement réel et progressiste de la classe ouvrière vers une fausse cible : elle l’éloigne de la lutte de classe contre les capitalistes pour l’orienter vers la lutte contre les immigrés. Deuxièmement, parce qu’elle divise la classe ouvrière selon les nationalités et en attaque directement une partie afin de la priver de droits et de faciliter son exploitation. Aucun travailleur n’en tirera le moindre bénéfice. Les seuls bénéficiaires seront quelques capitalistes immensément riches. Dans la lutte contre l’UDC, la classe ouvrière a besoin d’une position de classe indépendante. Elle a des intérêts directement opposés — et aucun intérêt commun — avec la bourgeoisie libérale.

La bourgeoisie libérale autour du PLR et de l’organisation patronale Economiesuisse agite désespérément la menace du « chaos » que provoquerait cette initiative « radicale ». Comme expliqué dans la première partie, elle craint les conséquences pour l’économie et pour les relations avec l’Union européenne. Mais elle n’a absolument rien à offrir à la classe ouvrière. Elle lui dit : « La migration vous profite pourtant, car elle favorise la croissance économique et la prospérité ! » Mais la classe ouvrière n’en voit pas la couleur. Elle connaît ses propres problèmes. Et parce que les libéraux sentent bien que cet argument ne convainc pas, ils reprennent eux-mêmes le racisme de l’UDC en exigeant une « application plus stricte du droit d’asile »[27]. Non, ces libéraux ne sont pas des amis de la classe ouvrière ni des alliés dans la lutte contre l’UDC et son racisme. Au contraire : ce sont eux qui, par leurs attaques répétées depuis des années, ont rendu le statu quo intenable pour une grande partie de la classe ouvrière.

De manière scandaleuse, les directions réformistes du PS et de l’USS se sont alliées précisément avec ce PLR et cette Economiesuisse dans un front populaire de collaboration de classe. Cela ne fera que renforcer l’UDC : le PS se lie encore davantage à un establishment détesté et permet à l’UDC de se présenter comme la seule alternative. Le PS s’est subordonné à la bourgeoisie libérale et a repris l’ensemble de sa ligne argumentative. La première (!) objection du coprésident du PS Cédric Wermuth contre l’initiative est qu’elle serait « trop extrême »[28]. Mais si des travailleurs votent pour l’initiative de l’UDC, ce sera précisément parce qu’ils comprennent que la situation est extrême et exige des réponses radicales.

Wermuth affirme : « L’initiative repose sur une prémisse fondamentalement fausse. La réalité est la suivante : nous cherchons déjà désespérément de la main-d’œuvre. » Mais qui est ce « nous » ? Est-ce que l’infirmière ou l’ouvrier métallurgiste cherchent de la main-d’œuvre ? C’est une gifle pour tous les travailleurs qui souffrent de la crise et cherchent une issue. La question n’est pas de savoir si la migration est bonne ou mauvaise. La question n’est pas de savoir si les accords bilatéraux sont bons ou mauvais. La question est la suivante : quelles sont les véritables causes des problèmes réels de la classe ouvrière que l’UDC instrumentalise démagogiquement, pourquoi la réponse de l’UDC est-elle fausse, et comment résoudre réellement ces problèmes.

Sans de telles réponses à l’échelle de masse, l’initiative continuera de polariser la classe ouvrière dans deux directions. D’un côté, elle attisera, dans une partie de la classe ouvrière, l’indignation et la haine envers l’UDC et son racisme. Cela poussera notamment des secteurs importants de la jeunesse à se radicaliser fortement vers la gauche. D’autres secteurs se rapprocheront d’abord du PS — non pas en raison de sa ligne politique, mais malgré elle. D’un autre côté, l’initiative entraînera également un renforcement de l’UDC au sein d’une autre fraction de la classe ouvrière, qui en a assez de « l’élite » et cherche, d’une manière ou d’une autre, une alternative.

Une position de classe prolétarienne aurait le potentiel de dépasser cette division. Elle pourrait commencer à unir toute la classe ouvrière sur la base de son intérêt objectif commun. Les communistes disent aux travailleurs :

« Les problèmes que l’UDC évoque sont réels. Nous avons urgemment besoin d’une solution à la crise du coût de la vie et d’une rupture avec le statu quo ! L’UDC te dit que l’immigration massive est la cause de ces problèmes et que tout irait mieux si nous limitons simplement l’immigration. Mais qui fait pression sur nos salaires ? Qui nous met à la rue lorsque les profits des entreprises s’effondrent ou lorsque nous devenons trop vieux pour elles ? Qui possède les immeubles et les entreprises de construction qui font grimper nos loyers ? Où va l’argent de nos primes d’assurance-maladie ? Qui empoche les profits gigantesques des médicaments hors de prix ? Ce sont les grands actionnaires et les PDG des grandes entreprises, de la pharmacie et des banques ! Les capitalistes super-riches vivent dans le luxe, tandis que la classe ouvrière qui fait fonctionner ce pays chaque jour ne sait plus comment payer ses factures ! Aucun de ces problèmes ne disparaîtra en limitant la migration ; l’UDC essaie simplement de t’utiliser. Elle fait elle-même partie de cette élite politique qu’elle prétend combattre ! Ce sont eux qui, depuis des années, défendent les banques et les profits des grandes entreprises. Ce sont eux qui détruisent le plus agressivement notre système de santé et notre système éducatif ! »

« Mais il existe une véritable solution. Elle est simple dans sa logique, mais elle exige un effort immense de notre part, car nos adversaires sont puissants ! Nous avons besoin de bons salaires, d’éducation, de santé, de logements, etc. Il n’existe aucun manque objectif : les connaissances, les matières premières, la force de travail — tout est là. Mais aujourd’hui toute l’économie est contrôlée par les capitalistes qui possèdent les entreprises. Pouvons-nous encore nous permettre que cette minuscule minorité de capitalistes fasse passer ses privilèges avant les intérêts de la classe ouvrière ? Nous devons nous organiser dans chaque entreprise et dans chaque quartier pour renverser ces parasites. Nous devons exproprier les banques et les grandes entreprises et placer enfin l’économie sous le contrôle démocratique de ceux qui créent chaque jour la richesse ! Pour cela, il faut l’unité des travailleurs — hommes ou femmes, migrants ou Suisses, jeunes ou vieux — nous ne pourrons gagner qu’en luttant ensemble pour nos intérêts communs. »

Sur la base d’une opposition fondamentale à l’ensemble du capitalisme et à l’establishment détesté, un véritable parti de masse de la classe ouvrière pourrait œuvrer à une large mobilisation et amener la classe ouvrière elle-même à prendre ses responsabilités. Nous sommes convaincus qu’une telle approche susciterait enthousiasme et espoir parmi les secteurs les plus avancés de la jeunesse et de la classe ouvrière, et qu’elle finirait progressivement par gagner les autres. Mais un tel parti de masse de la classe ouvrière n’existe pas aujourd’hui. Le PCR possède les idées, la compréhension de l’époque et le programme. Nous ferons tout pour gagner les secteurs les plus radicalisés de la jeunesse sur cette base. Mais nous ne pouvons pas remplacer un parti de masse de la classe ouvrière. Il n’existe pas de raccourci : seule la construction patiente permettra d’y parvenir.

La colère dans la classe ouvrière grandit et cherche un point de ralliement. Tous les partis qui proposent des « solutions » à l’intérieur du capitalisme — qu’il s’agisse de démagogues de droite ou de pragmatiques de gauche — décevront la classe ouvrière dès qu’ils seront réellement mis à l’épreuve. Sans parti révolutionnaire de masse, cette recherche prendra inévitablement des formes confuses et se traduira par des oscillations brusques de l’opinion vers la gauche ou vers la droite. Mais, sous ces fluctuations de surface, le processus profond consiste en ce que les événements et les luttes convaincront des couches toujours plus larges de la classe ouvrière de la nécessité d’une transformation révolutionnaire de la société. Voilà l’essentiel. C’est sur cette perspective que nous construisons le parti révolutionnaire.

La jeunesse et les tâches immédiates des communistes

Nous sommes entrés dans une phase décisive de l’histoire de l’humanité. Les années et décennies à venir n’auront rien de commun avec la relative tranquillité du passé. La vérité est que la fenêtre de la révolution et de la contre-révolution est déjà ouverte. Les événements récents à Minneapolis, en Italie ou en France confirment que la fermentation révolutionnaire progresse de la périphérie vers les centres du capitalisme. La victoire de la révolution dépendra de notre capacité à construire à temps une Internationale communiste révolutionnaire suffisamment large et forte.

La tâche immédiate des communistes consiste à conquérir la couche la plus radicalisée de la jeunesse. La jeunesse se trouve clairement à l’avant-garde des immenses bonds de conscience qui caractérisent la situation actuelle. Elle a grandi dans une époque qui ne connaît qu’une crise après l’autre. Elle tire des événements les conclusions les plus profondes et les plus globales. Elle s’est trouvée à la première ligne des luttes les plus importantes de ces dernières années : elle a exercé une influence décisive sur les mouvements (grèves en France, Minneapolis, Vaud) ou a elle-même déclenché des mouvements de masse internationaux (révoltes de la génération Z, solidarité avec la Palestine). La jeunesse — et ses couches les plus avancées — constitue aujourd’hui sans aucun doute l’avant-garde de l’avant-garde.

Les meilleurs éléments de la jeunesse sont largement ouverts aux idées communistes. Chaque nouveau choc de la situation mondiale radicalise de nouvelles couches et les pousse à chercher — consciemment ou non — un véritable parti communiste révolutionnaire. Ils sont influencés par des idées diverses, mais ils restent pour l’essentiel inorganisés. Notre tâche principale consiste aujourd’hui à organiser les meilleurs éléments de la jeunesse qui se rapprochent des idées du communisme sous un drapeau communiste clair. Nous ne devons pas nous laisser détourner de cette tâche.

La période actuelle offre aux communistes un potentiel immense, comme il n’en a pas existé depuis des décennies. Mais elle nous confère également une grande responsabilité. Si nous ne gagnons pas ces jeunes et ne les formons pas avec la compréhension correcte, des couches de révolutionnaires potentiellement remarquables risquent de s’isoler de la classe ouvrière.

Il est de notre devoir de les former comme cadres marxistes et d’orienter leur regard vers la classe ouvrière et vers le processus plus large de développement de la conscience : la jeunesse radicale n’est que la couche la plus avancée. Nous ne devons pas céder à l’impatience. Les masses plus larges de la classe ouvrière seront tôt ou tard contraintes d’entrer en lutte sous l’effet de la crise et s’ouvriront alors aux conclusions des communistes.

Si, à ce moment-là, nous disposons d’une structure solide composée de premiers milliers de cadres marxistes, nous aurons de grandes possibilités de lutter pour un véritable parti communiste de masse. Le chemin vers les masses et vers la prise révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat passe par la conquête et la formation attentive de sa couche d’avant-garde. C’est la leçon du bolchevisme — la seule stratégie victorieuse dans l’histoire de la lutte de classe du prolétariat.

C’est le privilège de notre génération de vivre dans la période la plus passionnante et la plus décisive de l’histoire humaine. Après l’échec de l’extension de la révolution russe après 1917, nous aurons une seconde chance de rompre avec des centaines d’années de capitalisme et avec 12 000 ans de société de classes, une chance d’ouvrir aux générations futures la voie vers un avenir communiste florissant, sans pauvreté, sans exploitation et sans oppression. Personne ne prétend que ce chemin sera court ou facile. Il exigera toute notre énergie et notre dévouement — ainsi que celui de beaucoup d’autres. Mais peut-il exister une tâche plus porteuse de sens, plus enthousiasmante ?

Les meilleures idées et les leçons les plus précieuses sont préservées dans cette organisation, qui, grâce à des décennies de travail, a aujourd’hui construit une première base solide dans tous les pays clés. Nous pouvons affirmer avec fierté et confiance : nous, communistes, n’avons jamais été dans une meilleure position pour accomplir les grandes tâches que l’histoire nous confie. En avant, camarades !


[1] Lenine : l’impérialisme, stade suprême du capitalisme (Ch. IX)

[2] https://www.interpharma.ch/wp-content/uploads/2025/06/20250626_iph_hightech_phramaproduktion_broschuere_a4_web_DE_cu02.pdf 

[3]  https://www.nzz.ch/wirtschaft/zollstreit-im-novartis-werk-in-stein-steht-viel-auf-dem-spiel-ld.1900361

[4] https://kof.ethz.ch/news-und-veranstaltungen/medien/medienmitteilungen/2025/11/absichtserklaerung-schweiz-usa-erleichterung-aber-belastungen-und-risiken-bleiben-erheblich.html

[5] https://news.economiesuisse.ch/e/4f927f3c6102b2b8/nl/61d6bf79206eae31c7998372/webversion/0602097099764458236f7384db343e9a3bb243c9/de.html

[6]  https://www.tagesanzeiger.ch/novartis-droht-schweiz-mit-mitleidsfonds-bei-tiefen-medipreisen-135778839414

[7] https://marxist.com/shadow-banking-a-ticking-time-bomb-under-the-us-economy.htm

[8]  https://www.nzz.ch/wirtschaft/industrie-konkurrenz-aus-china-fordert-auch-givaudan-heraus-ld.1919366

[9]  https://www.nzz.ch/meinung/krebsmedikamente-chinesische-firmen-holen-in-entwicklung-auf-ld.1919809

[10] https://www.nzz.ch/pro/blockfrei-an-den-blockaden-vorbei-mit-der-schweiz-singapur-den-vereinigten-arabischen-emiraten-und-neuseeland-ld.1916503

[11] https://www.nzz.ch/international/elon-musk-und-co-waren-gestern-china-ist-die-neue-technologische-grossmacht-ld.1923557

[12] Meloni: https://www.tagesanzeiger.ch/italien-benachteiligt-schweizer-industrie-mit-steuergesetz-828459335548 Macron: https://www.tagesanzeiger.ch/made-in-eu-wie-die-schweiz-um-gleichstellung-kaempft-480345396114

[13] https://www.nzz.ch/wirtschaft/frankenstaerke-und-us-zoelle-kosten-arbeitsplaetze-in-der-maschinenindustrie-fast-ein-drittel-der-firmen-denkt-ueber-verlagerungen-nach-ld.1899429

[14]  https://www.avenir-suisse.ch/blog-das-sparpaket-ist-nur-noch-ein-sparpaeckli

[15]  https://www.tagesanzeiger.ch/mehrwertsteuer-76-prozent-lehnen-erhoehung-fuer-armee-ab-687789282025 

[16] Voir Perspectives suisses 2025 partie 2

[17] En 2003, la Confédération puis presque tous les cantons ont inscrit le frein à l’endettement dans la Constitution : l’État ne doit pas s’endetter (sur l’ensemble du cycle conjoncturel). Cela a institutionnalisé, au niveau fédéral comme cantonal, une « politique des caisses vides », qui a conduit à un démantèlement systématique et progressif du service public. Si l’État perçoit moins de recettes (parce que les impôts des capitalistes sont réduits) tout en n’ayant pas le droit de s’endetter davantage, il doit forcément diminuer ses dépenses. Autrement dit, le service public est progressivement étranglé par l’austérité.

Cette « politique des caisses vides » a encore été aggravée par une pratique consistant pour la Confédération et les cantons à budgéter systématiquement des déficits. En réalité, cela génère ensuite des excédents — mais, en raison du frein à l’endettement, ceux-ci ne peuvent pas être réinvestis l’année suivante et doivent être utilisés pour réduire la dette.

[18] https://www.nzz.ch/gesellschaft/diagnose-unheilbar-krank-der-grosse-pflegeberich-ld.1917306

[19] Science de la logique, Préface de la première édition, 1812

[20] https://ssp-vpod.ch/site/assets/files/0/64/554/ssp_15_web.pdf

[21]  https://www.tagesanzeiger.ch/svp-marcel-dettlings-partei-vor-historischem-allzeithoch-253024134162 

[22] https://www.tagesanzeiger.ch/zuwanderung-schweiz-warum-schweizer-angst-haben-523576114840; https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz-kaufkraft-sinkt-trotz-wachsendem-wohlstand-673177782859 

[23] https://www.watson.ch/schweiz/geld/599527374-jeder-zweite-schweizer-kann-nicht-sparen ; https://www.tagesanzeiger.ch/10-millionen-schweiz-kein-gegenvorschlag-zur-svp-initiative-838190571031

[24] https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz-umfrage-kosten-gesundheit-und-glueck-im-fokus-500115906995 

[25] https://www.tagesanzeiger.ch/schweiz-bevoelkerung-ist-so-pessimistisch-wie-vor-15-jahren-576578008145

[26] https://www.svp.ch/aktuell/publikationen/medienmitteilungen/wer-die-schweiz-liebt-zeigt-jetzt-flagge/

[27] https://www.economiesuisse.ch/de/artikel/chaos-initiative-gefahr-fuer-wohlstand-und-stabilitaet-der-schweiz

[28] https://www.youtube.com/watch?v=83UG71xfy_4