Des primes qui explosent, des conditions de travail inhumaines et des soins de plus en plus médiocres – les problèmes dans le système de santé sont bien connus. Mais quelles en sont les causes ? Et quelle est la solution à cette crise ?
Notre système de santé n’est pas un cadeau des capitalistes, mais une conquête durement acquise par le mouvement ouvrier. Aujourd’hui, il est fortement attaqué.
Les capitalistes et leurs politiciens prétendent qu’il faut réduire les coûts de la santé face à une supposée « surconsommation ». En d’autres termes, pour les libéraux, les patients seraient responsables de la flambée des prix. L’UDC affirme même que ce sont spécialement les patients étrangers qui en sont la cause. Dans les deux cas en somme, nous irions trop souvent chez le médecin. C’est un mensonge. Comparé à la moyenne internationale, en Suisse, nous allons même nettement moins souvent chez le médecin que dans les autres pays. La classe dominante veut ainsi légitimer la réduction des prestations et rejeter la faute sur la classe ouvrière.
Derrière cette stratégie se cache un calcul froid : en fait, plus les coûts dans le secteur médical sont bas, meilleures sont les conditions de profit pour les capitalistes. Puisque les travailleurs doivent être en bonne santé pour pouvoir travailler, les coûts des médicaments, des visites chez le médecin et des soins font donc partie des dépenses nécessaires pour « reproduire » et maintenir la force de travail. Or, ces mêmes dépenses réduisent les profits des capitalistes.
La politique de réduction des coûts repose sur deux piliers : d’une part, la classe dominante réduit les dépenses publiques par la privatisation et les politiques d’austérité afin de diminuer les impôts des entreprises (et d’augmenter les profits). D’autre part, elle transfère directement les coûts aux ménages. Et tant que les travailleurs ne peuvent pas obtenir d’augmentations de salaire pour couvrir ces dépenses supplémentaires, le niveau de vie des travailleurs diminue.
Depuis des décennies, les capitalistes imposent leur programme sans pitié. Depuis les années 1980, ils ont fermé 55 % des hôpitaux et supprimé 63 % de tous les lits. Seulement, cette destruction massive ne produit pas que des profits, mais aussi un mécontentement croissant.
Du point de vue de la classe ouvrière, des coûts de santé élevés ne sont pas un problème en soi. Une bonne couverture santé est essentielle pour mener une vie digne. Mais les questions pertinentes sont les suivantes : qui doit payer et comment cet argent est-il employé ?
Il y a peu d’institutions aussi détestées que les caisses d’assurance maladie. Cela est entièrement justifié : ces parasites n’ont aucune fonction productive. Au contraire, elles sont l’instrument le plus important des capitalistes pour mettre en œuvre leur politique d’austérité. Par les primes et les franchises, la classe ouvrière doit payer elle-même une part chaque année plus importante des coûts de la santé. Comme la caisse veut maintenir ses dépenses à un niveau bas, elle limite autant que possible le remboursement des prestations de santé. Dans ce rôle d’inspecteur, les caisses harcèlent non seulement les patients, mais aussi les médecins et le personnel soignant, qui doivent justifier chaque étape du traitement.
Avec l’introduction du forfait par cas en 2012, le démantèlement systématique du domaine de santé a été intensifié. Une logique toxique de marché a été imposée : au lieu de couvrir les coûts réels d’un traitement, un hôpital reçoit un montant forfaitaire fixe pour chaque diagnostic. Les hôpitaux, même publics, sont gérés comme des entreprises et ont commencé à traiter les patients le plus rapidement et le moins cher possible. Le système tarifaire TARMED/TARDOC dans le domaine ambulatoire et les systèmes de classification des EMS fonctionnent de manière analogue. Le même principe s’applique partout : si un traitement dure trop longtemps, il n’est pas rentable et doit être raccourci. Cela permet de réaliser des économies, mais la qualité des soins diminue massivement : d’une part à cause du travail administratif supplémentaire, et d’autre part à cause des incitations négatives qui découragent les traitements nécessaires et utiles.
Un exemple en est le traitement de la migraine chronique. Bien qu’une personne sur dix souffre de migraines, ici ce n’est pas la médecine mais la caisse maladie qui décide : les patients doivent d’abord prendre pendant des mois des médicaments inefficaces et aux effets secondaires graves avant que les thérapies plus efficaces et modernes ne soient envisagées. Mais même alors, le harcèlement continue : ceux qui ne répondent pas immédiatement sont exclus du traitement. Les thérapies doivent être interrompues chaque année jusqu’à ce que de nouvelles crises de migraine apparaissent, ce qui, de manière prouvée, diminue l’efficacité du traitement. Médicalement et humainement, c’est une aberration totale, mais du point de vue capitaliste, c’est parfaitement rationnel. De telles persécutions ne sont pas des accidents, elles font partie du système. Et ce sont les patients qui en paient le prix, par la souffrance, la maladie et même leur vie. Qu’il s’agisse des patients en souffrance, des travailleurs de la santé muselés ou de toute la classe ouvrière écrasée par les primes (y compris les étrangers), nous détestons tous à juste titre les caisses maladie. C’est là que réside le potentiel d’une lutte commune de toute la classe ouvrière contre la politique d’austérité. Le cas de Luigi Mangione, qui a abattu le PDG d’une assurance maladie aux États-Unis, est un avant-goût de cette colère et met en évidence le front de la lutte des classes au sein du système de santé.
Les capitalistes resserrent donc fortement la vis de l’austérité. Pourquoi les coûts de la santé ne diminuent-ils alors pas ? Leur programme échoue, car les capitalistes du secteur de la santé représentent des intérêts particuliers : leur recherche du profit augmente les coûts sans que les soins de santé ne s’améliorent. Divers acteurs privés recherchent le profit. Les hôpitaux privés sont dirigés par des managers qui n’ont aucune connaissance des soins, mais qui savent comment accumuler des profits. Dans les cliniques privées, de nombreuses thérapies inutiles sont pratiquées, tant que les dépenses restent faibles et qu’elles rapportent beaucoup. Ainsi, certains centres médicaux ont mis en place des quotas mensuels de radiographies doivent être respectés par les médecins.
Les caisses d’assurance maladie amassent des milliards grâce aux assurances complémentaires. De plus, dans l’assurance de base, d’énormes réserves sont accumulées aux dépens des assurés. S’ajoute à cela l’irrationalité complète de 34 caisses d’assurance maladie différentes, qui, en tant que parasites, ponctionnent des milliards de francs pour financer la bureaucratie, la publicité et les salaires élevés des managers.
Mais les plus grands profiteurs dans le domaine de la santé sont les entreprises pharmaceutiques. Grâce aux brevets, elles s’assurent une position de monopole qui leur permet d‘imposer des prix exorbitants pour des médicaments vitaux. Grâce à des négociations secrètes entre les entreprises pharmaceutiques et le Conseil fédéral, elles réalisent parfois des marges bénéficiaires de plus de 90 %.
L’argument standard des capitalistes est que les prix élevés seraient nécessaires pour la recherche et le développement. Mais un rapide coup d’œil dans leurs rapports d’activité publics dévoile ce mensonge : en moyenne, l’industrie pharmaceutique n’investit que 20 % de son chiffre d’affaires dans la recherche et le développement de nouveaux médicaments. Une part similaire reste dans leurs poches sous forme de profits. Ces parasites doivent être expropriés.
Tandis que la classe capitaliste dans son ensemble cherche à réduire les coûts de santé, chaque capitaliste individuel du secteur de la santé tente de maximiser son profit, ce qui tend au contraire à augmenter les coûts. Cette contradiction est inhérente au capitalisme. Et comme pour chaque conflit au sein de la classe dominante, aucun des deux ne paiera. À la fois la pression de réduire les coûts des uns et la course aux profits des autres sont répercutées sur le dos de la classe ouvrière : sous forme de primes plus élevées, de salaires et de conditions de travail toujours plus mauvaises, ainsi que d’une prise en charge de moindre qualité .
Toute la santé publique en souffre. Des médecins généralistes aux soignants, personne n’a suffisamment de temps pour s’occuper correctement des patients. Les patients se sentent négligés, insuffisamment informés et insuffisamment impliqués dans le traitement. Il en résulte un cercle vicieux. En raison d’une prise en charge de moins bonne qualité, les malades restent malades plus longtemps ou subissent des rechutes.
L’accès aux soins se détériore. En raison de la réduction des lits, les services d’urgence, les hôpitaux et les maisons de retraite sont surchargés et incapables de faire face à un incident majeur. Bien que nous ayons une densité de médecins relativement élevée, celle-ci est faussée par le nombre de spécialistes. Dans les soins de base, il manque des médecins généralistes et des pédiatres et les délais d’attente ne cessent d’augmenter. Les riches peuvent s’offrir un accès rapide à des spécialistes coûteux, tandis que les travailleurs doivent attendre. En raison de la “liste de spécialités” restrictive de l’OFSP, moins de prestations et de médicaments sont pris en charge par l’assurance maladie, ce qui en rend l’accès plus difficile. Depuis la pandémie, il y a en outre une pénurie de médicaments.
Finalement, les capitalistes nous interdisent simplement l’accès au soins en nous imposant des coûts beaucoup trop élevés. De nombreuses familles ne peuvent pas payer les primes croissantes et optent donc pour une franchise élevée. Mais avec une franchise élevée, on paie d’abord de sa poche en cas de maladie – un luxe que beaucoup ne peuvent pas se permettre. Donc, en cas de maladie, on ne va pas chez le médecin. L’année dernière, un travailleur sur quatre a renoncé à une visite médicale, un test ou un médicament parce qu’il ou elle ne pouvait pas en payer les coûts.
Nous tombons tous malades de temps en temps, et même les étrangers. L’augmentation des coûts et la baisse de santé sont déjà les principales préoccupations de la classe ouvrière dans les sondages. Une réaction de masse contre les attaques des capitalistes est donc inévitable.
Les travailleurs du secteur de la santé sont mis sous pression depuis des années : les salaires stagnent, les conditions de formation se détériorent, il y a un manque de personnel qualifié et la charge de travail est énorme.
La prise de conscience de ces problèmes est élevée, comme l’a prouvé l’adoption de l’initiative pour les soins. Mais les travailleurs de la santé ne sont pas les seuls à se rendre compte que l’initiative pour les soins est sabotée par l’État. Quelques jours après le sacrifice héroïque du personnel de santé suite à l’accident de Crans-Montana, la Commission de la santé du Conseil national a, lors de la journée officielle de « deuil », enterré de facto l’initiative pour les soins.
Le point de rupture est bientôt atteint : c’est pourquoi nous assistons aux premières véritables luttes de classe dans le secteur de la santé, comme les grèves au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et le mouvement de grève dans le reste de la Romandie. Les travailleurs de la santé se rendent compte que les applaudissements n’apportent aucune amélioration et que l’initiative pour les soins est sabotée par l’État.
Ils se trouvent à la tête de la lutte des classes. Et ils ont le potentiel de tirer le reste de la classe ouvrière dans cette lutte. Il existe une contradiction irréconciliable entre le capitalisme et la santé de la classe ouvrière. Les attaques de la classe dominante vont s’intensifier. Si la classe ouvrière dans son ensemble – les patients, les assurés et les travailleurs de la santé – commence à lutter ensemble, alors nous pourrons renverser ce système inhumain. Nous devons prendre le contrôle du système de santé et en chasser définitivement tous les parasites, des caisses maladies aux managers en passant par l’industrie pharmaceutique.
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