La panique gagne la classe dirigeante européenne. L’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, met en garde : « L’Europe risque de se retrouver subordonnée, divisée et désindustrialisée, tout à la fois ». Les défis auxquels l’Europe est confrontée sont gigantesques : économiques, militaires, politiques, diplomatiques et sociaux. À tous les niveaux, les anciennes certitudes volent en éclats. L’Europe, unie d’autrefois, berceau de l’industrie et de la démocratie, risque de se désagréger complètement dans cette nouvelle période.
En 2008, la crise organique du capitalisme est revenue au premier plan. Après cet effondrement, les grands blocs économiques ont connu des trajectoires de croissance radicalement différentes. Depuis lors, le PIB des États-Unis a augmenté de 123 %. Celui de la Chine a même progressé de 453 %. En revanche, celui de l’UE, Grande-Bretagne comprise, n’a augmenté que de 53 % ! L’Europe a pris du retard.
En Europe, la crise a été masquée par des plans de sauvetage et une politique de taux d’intérêt très bas. Malgré les plans d’austérité et les coupes dans les prestations sociales, d’énormes déficits et dettes publiques se sont accumulés. La résistance de la classe ouvrière a empêché que les droits et les conditions de travail soient démantelés au point de permettre de produire en Europe à des coûts aussi bas qu’ailleurs. Les capitalistes ont cessé d’investir dans leur propre économie, car cela n’aurait pas permis d’augmenter leurs profits de manière suffisante. L’appareil productif s’est progressivement délabré. La conséquence ? Le capitalisme européen produit à des coûts élevés, avec des machines et des technologies obsolètes, tandis que la concurrence chinoise rattrape désormais son retard à tous les niveaux.
L’Europe aborde la nouvelle période de concurrence exacerbée entre les grandes puissances dans une position extrêmement faible sur tous les fronts. La guerre en Ukraine a encore considérablement aggravé la crise du vieux continent. Les sanctions décidées par l’UE elle-même ont coupé l’industrie européenne de l’énergie russe bon marché. Un avantage concurrentiel important a ainsi disparu. Cela a déclenché une réaction en chaîne. La désindustrialisation s’est accélérée. C’est en Allemagne qu’elle est la plus avancée.
À cela s’ajoute un autre facteur qui accélère ce processus : son déclin rapide fait de l’Europe elle-même une proie pour les grandes puissances. Les États-Unis ne sont pas les seuls à s’en prendre à l’industrie européenne, notamment à travers les droits de douane. La Chine exerce elle aussi une pression croissante. L’Empire du Milieu est devenu une puissance mondiale impérialiste et doit conquérir de nouveaux marchés pour ses marchandises et son capital. Dans cette nouvelle lutte pour le partage du monde entre les grandes puissances, c’est l’Europe qui est au menu, et elle sera mise en pièces !
Confrontée à ce scénario catastrophe, une grande partie de la bourgeoisie européenne reste paralysée par le choc. D’autres, à l’image de Draghi déjà cité plus haut, préconisent des mesures d’autodéfense impérialiste. Son constat est simple : aucun pays de l’UE ne peut à lui seul tenir tête à la concurrence. Il faudrait donc approfondir l’intégration du marché européen, et surtout, unifier les marchés des capitaux. C’est à cette condition que pourraient émerger des « champions » européens, c’est-à-dire de grands groupes issus de fusions, capables de rivaliser avec leurs concurrents chinois et américains. Il faudrait également combler le retard technologique à coups d’investissements massifs et mettre en place un plan européen de recherche et développement coordonné dans les technologies clés. Sur le papier, tout cela est parfaitement logique et cohérent. Mais c’est aussi totalement utopique.
Sans même parler de l’endettement massif de la plupart des États européens qui rend de tels investissements pratiquement impossibles, la concentration et les fusions impliquent toujours qu’une bourgeoisie nationale plus puissante impose sa domination et prenne le contrôle. L’autre camp capitaliste doit alors céder du terrain, mais aucune bourgeoisie n’accepte volontairement de perdre sa position. Aucun capitaliste ne va investir des milliards dans l’industrie de son voisin ! C’est précisément là que réside l’impasse historique des nations européennes. Contrairement à la Chine et aux États-Unis, qui disposent d’espaces économiques vastes et unifiés, de marchés des capitaux intégrés et d’une puissante base industrielle, les pays européens restent des micro-États fragmentés.
L’unité serait pourtant leur seule chance de survie. Mais sous la pression des grandes puissances qui cherchent à mettre l’Europe au pas et face à l’impossibilité de trouver une réponse commune, c’est la loi de la jungle qui finit par s’imposer : chaque bourgeoisie nationale cherche à assurer sa propre survie en concluant des accords avec différents pôles internationaux. Chacun tente de tirer son épingle du jeu et tous les pays poussent dans des directions différentes. D’immenses forces centrifuges menacent ainsi de faire voler l’UE en éclats.
Un seul point met tous les gouvernements européens d’accord : le réarmement. L’impérialisme américain concentre ses forces sur le Pacifique avec pour objectif le recul de l’influence chinoise. C’est pourquoi Trump retire à l’Europe la prise en charge de sa sécurité militaire. Désormais, les Européens doivent assurer eux-mêmes le financement de leur sécurité, c’est-à-dire de la protection armée de leurs intérêts impérialistes. Le renforcement de l’impérialisme russe à l’Est accentue la nécessité pour l’Europe de se réarmer de manière autonome.
Mais les projets de réarmement se heurtent aux mêmes contradictions que celles qui sont à l’origine de la division de l’Europe. Pour se libérer de sa dépendance militaire et technologique vis-à-vis des États-Unis, l’Europe devrait développer ses propres chars, avions de combat et systèmes satellitaires et construire les industries nécessaires à leur production. Jusqu’à présent, tous les projets allant dans cette direction ont échoué en raison de la concurrence entre les bourgeoisies nationales et leurs industries d’armement, guidées par la recherche du profit.
Il faut pourtant selon eux réarmer de toute urgence. Des sommes colossales sont consacrées à des armes hors de prix et au développement des armées. Pour augmenter ces postes budgétaires, des coupes dans les dépenses publiques sont imposées et cela vient s’ajouter aux coupes déjà en cours. Comme l’a justement titré un chroniqueur du Financial Times : « L’Europe doit réduire son État-providence pour construire un État de guerre. » Toutes les conquêtes sociales de l’après-guerre sont sacrifiées sur l’autel de la capacité du capital à se défendre.
Depuis 2008, les plans d’austérité se sont succédés. De quoi les dirigeants européens ont-ils besoin aujourd’hui ? De plans d’austérité encore plus sévères. À cela s’ajoutent les fermetures d’usines, les licenciements massifs, les réductions de coûts, une militarisation coûteuse et de nouvelles attaques contre la classe ouvrière.
Le problème, c’est que tous les partis traditionnels d’Europe sont en chute libre après des décennies de politiques de coupes budgétaires qui les ont rendus profondément impopulaires. La confiance envers les gouvernements est à son plus bas niveau historique. C’est précisément au moment où la bourgeoisie en aurait le plus besoin qu’elle ne dispose plus de représentants politiques fiables. Aucun de ces partis ne bénéficie d’un soutien populaire suffisant pour mettre en œuvre les mesures drastiques qui sont désormais nécessaires.
En se présentant comme une alternative à l’establishment tant détesté, les populistes de droite profitent du mécontentement. Mais pour les capitalistes, ils ne constituent pas davantage une solution fiable. D’une part, leurs propositions ne font qu’aggraver encore l’instabilité. Ainsi, la revendication de l’AfD de sortir de l’euro représente un danger majeur pour le grand capital allemand. D’autre part, les formations populistes de droite sont elles aussi soumises à une pression énorme : les attentes de la classe ouvrière finiront nécessairement par se heurter aux limites étroites imposées par la politique de crise capitaliste, ce qui finira également par épuiser ces partis.
Les capitalistes n’ont donc pas d’autre choix que de faire passer les attaques draconiennes contre la classe ouvrière avec les gouvernements extrêmement faibles et de les imposer à marche forcée. C’est la recette toute trouvée pour une lutte des classes telle que l’Europe n’en a plus connue depuis des décennies. Grâce à leur position impérialiste, les capitalistes européens ont pu acheter, au cours des 70 dernières années, une certaine paix sociale. Cette époque est révolue. Une nouvelle ère s’ouvre ainsi dans la lutte des classes en Europe.
Le gouvernement néerlandais s’est jeté dans la course aux armements. Il abandonne des réformes contre la crise du logement pour mieux «préparer le pays à la guerre». Officiellement, c’est pour contrer la soi-disant menace russe envers les pays de l’OTAN. En réalité, son but est de prouver son utilité aux États-Unis — et de se préparer à un monde sans la protection américaine.
D’ici 2035, il prévoit de consacrer 41 milliards d’euros chaque année à la défense, d’agrandir les forces armées de moitié et, si besoin, de rétablir le service militaire. En plus de ça, il jette déjà 3 milliards d’euros chaque année pour la boucherie en Ukraine, soit trois fois le fond prévu pour résoudre la crise du logement.
Il prévoit d’assurer ce financement au détriment de l’État social. Son plan de 6.5 milliards d’euros d’économies inclut de remonter l’âge de la retraite, réduire les allocations pour les chômeurs et handicapés, ainsi que faire grimper les primes de santé. Cerise sur le gâteau, la population paiera en plus une « contribution pour la liberté ».
En à peine six mois au pouvoir, le gouvernement Jetten s’est mis à dos 70 % de la population. La confiance envers les politiciens a chuté plus bas que jamais. Après des années de stagnation des salaires, il demande encore de se serrer la ceinture pour défendre un pays où on n’arrive plus à payer les loyers et la nourriture.
En mars, des milliers d’employés du secteur public se sont mis en grève, et 700 dockers ont voté de paralyser les ports pendant au moins cinq jours. Avant même le début de la grève, un ultimatum des trois principaux syndicats et un arrêt de travail de quatre heures dans les transports publics ont contraint le gouvernement à abandonner des mesures d’austérité clefs. Mais, comme 70 % des coupes budgétaires n’avaient pas été annulées ou juste reportées, début septembre les grèves ont tout de même eu lieu.
Ces mobilisations, qui rassemblent des milliers de travailleurs issus de divers secteurs, constituent le mouvement le plus vaste depuis des décennies et bénéficient du soutien de 78 % de la population. Quelques centaines de dockers à Rotterdam ont paralysé le port le plus fréquenté d’Europe. Cependant, les directions syndicales sabotent ce qui devrait être une grève générale, en appelant à la grève un secteur après l’autre, sans viser plus qu’un compromis avec le patronat.
Le gouvernement sera peut être forcé de retirer ces mesures d’austérité. Il ne s’agirait toutefois que d’un répit temporaire. Au fond, la classe capitaliste a besoin des coupes budgétaires et du réarmement. Des luttes similaires ont lieu dans toute l’Europe.
Nous sommes en guerre, contre nos propres capitalistes va-t-en-guerre. Les travailleurs néerlandais ont besoin d’une grève générale, menée par une direction combative, pour lutter contre chaque centime volé aux budgets sociaux et dépensé dans le réarmement. Une telle grève mettrait la classe dominante à genoux et servirait d’exemple révolutionnaire aux travailleurs de toute l’Europe !
Une crise profonde frappe l’industrie allemande et se propage aussi en Suisse. La production industrielle allemande est aujourd’hui 9.5% plus faible qu’avant la guerre en Ukraine. C’est sans doute dans l’industrie automobile allemande que la crise est la plus profonde. Face à la concurrence des voitures électriques chinoises, Volkswagen a annoncé, en mars dernier, une baisse de 44% de son bénéfice et 50’000 suppressions de postes, parlant d’une crise «existentielle». Le secteur industriel allemand est en train de se faire surpasser par la concurrence chinoise, et avec lui, tout un pan de l’industrie européenne et suisse.
En Suisse, 578 entreprises, et 34’000 travailleurs et travailleuses dépendent de l’industrie automobile allemande. Ces entreprises sont aussi touchées de plein fouet par la crise. Entre janvier et juin 2026, les exportations de pièces détachées pour le secteur automobile allemand ont baissé de 12%, alors que le secteur voit ses bénéfices baisser déjà depuis 2024. Ainsi, les fermetures d’usines, les délocalisations et les coupes d’emplois s’accumulent : 75 postes coupés chez SFS à Flawil (SG), 230 chez Mubea à Arbon (TG), un quart des postes coupés chez Thyssenkrupp Presta, et la liste est encore longue…
La crise et ses conséquences sociales se font déjà sentir dans l’industrie suisse, et le problème est plus large que le seul secteur automobile. En réalité, c’est la majorité du secteur industriel suisse qui est orientée vers l’Allemagne. 25% des exportations de machines, des équipements électriques et de la métallurgie (MEM) suisse sont à destination de l’Allemagne, et 25% vont vers les autres pays de l’UE.
Parmi les industriels suisse, certaines petites entreprises n’ont tout simplement pas les moyens de se réorienter, accumulent les pertes et finiront par disparaître ou être rachetées. Les plus grosses, elles, mobilisent leurs capitaux pour se tourner vers d’autres secteurs et d’autres régions du monde. Parallèlement à la fermeture de son usine à Flawil, l’entreprise SFS a annoncé le rachat d’une entreprise aéronautique (lisez «d’armement») états-unienne, afin d’offrir un accès au marché lucratif de la militarisation. D’autres, comme Autoneum, basée à Winterthur, essayent de se tourner vers la Chine et la production de voitures électriques.
La tendance est claire : le secteur industriel se concentre de plus en plus dans quelques grosses entreprises tournées vers l’étranger et les postes de travail dans l’industrie en Suisse sont biffés par dizaines. Sur les 16’000 employés d’Autoneum, plus que 360 travaillent en Suisse, surtout au siège de l’entreprise, alors que son effectif en Asie est passé de 0 à 2’500 en seulement 2 ans.
De plus en plus, l’Europe devient un terrain de la lutte impérialiste entre les Etats-Unis et la Chine. Les deux voient l’Europe comme un marché à conquérir pour y exporter leurs marchandises et capitaux. C’est ce qui explique la crise industrielle européenne : les différents capitalismes européens ne sont pas assez productifs et puissants pour résister au chantage états-unien et à la vague de marchandises chinoises (voir analyse p. 6). Ils doivent accepter le rôle de «partenaires» subordonnés de seconde zone et en font payer le prix à leurs propres classes ouvrières.
La Suisse est une partie intégrante de ce processus. Si elle veut avoir accès au marché états-unien ou chinois, elle doit se soumettre aux demandes de plus en plus agressives de l’un ou de l’autre. Elle obéit donc aux demandes des Etats-Unis d’investir chez eux et laisse la Chine noyer le marché suisse sous ses voitures électriques, même si cela implique de détruire sa propre place industrielle. La tendance à la désindustrialisation est le produit de l’impasse du petit impérialisme suisse dans la nouvelle crise mondiale.
Ces dernières semaines, la presse bourgeoise s’est réjouie de la santé économique du capitalisme suisse, boostée par les super-profits de la pharma et le franc un peu plus faible face à l’Euro. Elle ne fait que célébrer une situation à court terme un peu meilleure pour sa capacité à protéger ses profits.
Pour les travailleurs et travailleuses suisses, la réalité est bien différente : la désindustrialisation s’accélère et avec elle les licenciements et la crise sociale. Des villes industrielles comme Arbon en Thurgovie voient leur dernière usine fermer et avec elle toute leur économie locale s’enfoncer dans le marasme de la crise sociale et du chômage structurel. Le mythe d’un îlot suisse uni au-delà des lignes de classe et prospère se heurte toujours plus à la réalité de la vie dans ce pays.
Europe — de Caspar Oertli, rédaction — 08. 10. 2026
France — de PCR – Section française de l'ICR — 05. 10. 2026