Une véritable coalition — médias, politiciens et chefs de la sécurité — s’en prend à la manifestation pour la Palestine de samedi dernier. De  l’ « orgie de violence » à « la honte de Berne », en passant par « l’interdiction des antifascistes », la bourgeoisie n’en finit plus de s’exciter. Mais soyons clairs : la RTS, la NZZ, Nause, Jositsch et tous les autres, mentent et calomnient !

Ce qui comptait vraiment samedi, ce n’étaient pas les affrontements, mais le fait que 10 000 à 15 000 personnes aient répondu à l’appel, et surtout l’atmosphère et la conscience politique qui régnaient dans la manifestation. Ce n’était ni un cortège de routine ni une marche funèbre pessimiste. L’atmosphère était combative comme on ne l’avait plus vue depuis longtemps.

Il était frappant de constater l’absence quasi totale des appels pacifistes impuissants — boycott de consommation et « cease fire now » — dans les slogans. Le rassemblement criait en chœur sa solidarité envers le peuple Palestinien : « Nous sommes tous des enfants de Gaza ». L’absence d’appels moralisateurs adressés au Conseil fédéral, à l’ONU, etc., prouve que la confiance dans ces institutions bourgeoises s’est effondrée. À juste titre : elles couvrent le génocide depuis deux ans et l’oppression des Palestiniens depuis plus de 77 ans.

La même chose transparaissait dans la lecture dominante du cessez-le-feu de Trump. Le chef de la sécurité de Berne, Von Graffenried (Verts), a résumé la vision bourgeoise en qualifiant l’accord de « motif de joie, que l’on ne voyait pas à la manif ». Chez les manifestants, le consensus était clair : il n’y a rien à célébrer ! L’accord de Trump — si Netanyahu ne le viole pas lui-même — ne résout en rien les problèmes fondamentaux des Palestiniens. C’est un deal taché du sang des Palestiniens qui cimentera  la domination étrangère et l’oppression. Tous les manifestants avec qui nous avons parlé ont été d’accord : si nous voulons que quelque chose change, nous devons prendre la lutte en main !

Grève générale et « Bloquons tout ! »

Cette manifestation s’inscrit directement, dans les esprits, dans la vague européenne de mouvements de masse pour la Palestine. À peine sept jours auparavant, une grève générale en solidarité avec la flottille avait paralysé l’Italie. Avec cette énorme vague de solidarité, la classe ouvrière italienne est officiellement montée sur la scène. Plus de deux millions de personnes y ont participé. Les masses ont compris que toutes les promesses des politiciens, toutes les déclarations symboliques et tous les appels aux droits de l’homme n’ont pas fait reculer d’un millimètre les impérialistes dans leur soutien à Israël. Leur conclusion, empruntée aux luttes en France : « Blocciamo tutto ! » — bloquons tout !

Instinctivement s’est imposée l’arme la plus puissante de la classe ouvrière : la grève générale. La démonstration de force des travailleurs et travailleuses italiens, de la jeunesse, et surtout des dockers, a montré au monde entier quelle est la voie à suivre pour combattre le génocide, l’impérialisme, mais aussi leur propre gouvernement honni et sa politique antisociale. Des millions de voix ont scandé d’un même élan : « Governo Meloni, dimissioni ! »

La tonalité et l’importance de la manifestation à Berne prouvent que cette expérience trouve aussi un fort écho en Suisse. Ici aussi, un énorme ressentiment gronde dans la classe ouvrière — sur la question palestinienne à cause de la politique du Conseil fédéral qui couvre le génocide. Le ministre des Affaires étrangères Cassis est l’épouvantail : il incarne l’ennemi qui est aussi dans notre pays.

Mais le mécontentement dépasse la seule question palestinienne : le Conseil fédéral traverse une crise générale de légitimité, les primes d’assurance maladie explosent et des coupes drastiques dans l’éducation et la santé sont envisagées pour financer la réarmement militaire. Le potentiel existait pour une lutte unie sur la base de la colère contre la complicité de génocide et du rejet de la politique antisociale générale du gouvernement. Il aurait été possible d’ embarquer de larges couches de la classe ouvrière dans la lutte. Peut-être pas immédiatement par la grève comme en Italie, mais plus indirectement comme aux Pays-Bas et en Belgique récemment , où des centaines de milliers sont descendus dans la rue ces derniers jours.

Même si la manif de samedi n’a pas encore atteint le même niveau, elle s’inscrit néanmoins dans la vague de mobilisations massives des dix derniers jours. C’est précisément cela que vise la campagne de dénigrement orchestrée par les médias et la politique : masquer le vrai caractère de la manifestation et freiner l’expansion du mouvement en Suisse.

D’où vient « la violence » ?

Tout le monde veut savoir quelle est notre position face aux « émeutes ». Mais la véritable question est plutôt : qui prône réellement la violence ?

Premièrement : les médias, les politiciens et les chefs de la sécurité qui accusent aujourd’hui la manifestation de violence sont les mêmes qui, depuis deux ans, justifient et couvrent le génocide en Palestine. Ce sont les mêmes qui autorisent les exportations d’armes, multiplient les investissements de l’UBS dans l’industrie de l’armement israélienne et, avec leur rhétorique des « deux camps », attribuent systématiquement une part de responsabilité aux Palestiniens dans un massacre dont ils sont simplement les victimes.

Et cela ne s’arrête pas là. Les politiques d’austérité au service du réarmement et de la militarisation ne signifient pas seulement plus d’armes pour les guerres menées dans l’intérêt de l’impérialisme suisse ; elles signifient aussi, littéralement, des morts ici, quand le personnel hospitalier épuisé ne peut plus exercer son métier convenablement ou quand il faut attendre des mois pour obtenir une aide psychiatrique.
La classe dominante suisse n’a aucune légitimité pour nous faire la leçon sur la violence !

Deuxièmement, la répression contre le mouvement de solidarité avec la Palestine n’a pas commencé samedi dernier. Après le 7 octobre, les médias et les politiciens suisses ont sciemment préparé le terrain à la vengeance israélienne. Depuis, toute expression de solidarité avec la Palestine est attaquée à coups d’accusations d’antisémitisme, les manifestations sont interdites en bloc, et la liste des mesures antidémocratiques prises par la politique et le secteur privé pourrait s’allonger indéfiniment. La campagne actuelle de haine s’inscrit directement dans cette offensive.

Son objectif est clair : étouffer dans l’oeuf toute résistance à la complicité suisse avec le génocide. La police est l’instrument par lequel on tente, par la force, de masquer une réalité que des millions de personnes en Suisse ont déjà comprise : qui est opprimé, qui massacre, et qui se rend complice. Les grands défenseurs autoproclamés de la « liberté d’expression » et de la « démocratie » nous laissent parler et manifester tant que nous disons ce qu’ils tolèrent — et dégainent matraques, mensonges et diffamation dès que les masses s’opposent aux intérêts du capital. On l’a vu très concrètement : les bâtiments les plus lourdement protégés par la police n’étaient autres que le Palais fédéral, l’ambassade des États-Unis et les succursales de l’UBS.

Le directeur de la sécurité de Berne, Von Graffenried — par ailleurs actionnaire d’une société immobilière — l’a résumé à sa manière. Il s’est dit « irrité » de voir autant de « gens ordinaires » à la manifestation : « Je ne suivrais jamais une telle bande de voyous ». Mais justement, ces « gens ordinaires » voient les choses avec une clarté implacable : la véritable violence vient du gouvernement israélien et de tous les politiciens occidentaux qui le couvrent et le soutiennent. Et la police suisse, elle aussi, défend ces mêmes intérêts.

Seules les masses ont le pouvoir réel de tout bloquer

Le point central, que tous les politiciens et médias cherchent à éviter, est le suivant : la manifestation de Berne aurait pu être bien plus massive et puissante. La solidarité avec la Palestine dans la population est bien plus large que ce que la mobilisation de samedi a exprimé.
Qui aurait pu amplifier cette mobilisation ? La réponse est claire : les organisations de masse traditionnelles de la classe ouvrière — le Parti socialiste et les syndicats. Ce sont eux qui ont la position la plus favorable pour entraîner le monde du travail dans la lutte.


Mais les directions de ces organisations ont refusé d’appeler à la manifestation nationale pour la Palestine — malgré l’arraisonnement de la flottille, malgré le « plan de paix »  encore tout ensanglanté, malgré l’exemple donné par la classe ouvrière italienne. Ce refus a empêché des dizaines de milliers de personnes d’exprimer leur colère. Étant donnée la responsabilité historique du mouvement ouvrier dans la lutte contre l’exploitation et l’oppression, cette passivité est tout simplement criminelle.

Depuis quelques mois, le PS se positionne verbalement aux côtés du peuple palestinien. Mais, sur le fond, il se contente d’appels pacifistes au Conseil fédéral et de plaidoyers pour une « solution à deux États » — un mirage mortel qui se décompose sous nos yeux. Tandis que les masses perdent leurs dernières illusions envers ce gouvernement et envers des institutions impérialistes comme l’ONU, le PS s’acharne à leur redonner vie.
Ainsi, il reste constamment en retard sur la conscience politique de la jeunesse et des secteurs les plus combatifs de la classe ouvrière. Chacune de ses rares prises de position en faveur de la Palestine n’a été qu’une réaction à la pression d’en bas — à la peur de perdre toute légitimité. Et à ces paroles, aucune action concrète n’a jamais suivi.

Quant aux syndicats — l’organisation la plus directe de la classe ouvrière —, ils disposent d’une immense force de mobilisation, surtout dans une situation où l’indignation et la combativité sont aussi palpables qu’aujourd’hui. Leur inertie, d’autant plus après l’exemple italien, est un véritable scandale.

Outre leur incapacité à défendre une position de solidarité combative face à la propagande médiatique, cette passivité traduit surtout leur aveuglement : ils ne voient pas l’ampleur du mécontentement et du potentiel de lutte dans la classe ouvrière. Cela est d’autant plus absurde que plusieurs membres et secrétaires syndicaux en vue ont directement participé à la flottille !

Une intervention courageuse et déterminée de ces organisations aurait suffi à multiplier l’ampleur de la mobilisation de samedi et à porter la lutte pour la Palestine en Suisse à un niveau supérieur. Elle aurait en même temps permis de mieux protéger la manifestation contre la répression.

Mais leur inaction a privé le mouvement de direction, précisément au moment où il devenait clair que cette manifestation, inspirée par les luttes en Italie et en Espagne, allait dépasser toutes les attentes.

Lutte de masse, pas de politique de substitution — ni au parlement, ni dans la rue

Le vide laissé par l’inaction des grandes organisations a finalement confié la responsabilité de l’organisation de la manifestation à un ensemble hétéroclite d’éléments issus de la gauche radicale.

Notre critique envers ces organisateurs n’a rien à voir avec l’hypocrisie indignée des bourgeois à propos des « dégradations matérielles » — combien de maisons ont-ils détruites à Gaza ? combien de lits d’hôpital publics ont-ils supprimés en Suisse ? — mais repose sur des questions de tactique et de stratégie : leur approche a-t-elle permis d’entraîner davantage de travailleurs dans la lutte ? Ont-ils donné aux manifestants les arguments nécessaires pour faire avancer le combat contre le génocide et l’impérialisme ?

Les organisateurs ont délibérément choisi de ne pas demander d’autorisation pour la manifestation. De nombreux travailleurs n’ont donc pas pu y participer, ne pouvant pas se permettre le risque d’une confrontation policière. Cette décision a artificiellement réduit la taille du cortège. L’organisation opaque, sans itinéraire ni déroulement clairement communiqués, a renforcé cette désorganisation.

Encore plus grave fut le refus catégorique de formuler des revendications politiques et des mots d’ordre clairs autour desquels mobiliser. Cela a empêché le développement d’une conscience collective et affaibli la capacité de lutte du mouvement.

Faute de clarté politique et de perspective sur la prochaine étape — l’extension de la mobilisation vers un combat de masse de la classe ouvrière —, les organisateurs ont cherché à compenser par une radicalité d’apparence, mais vide de contenu.

Oui, la police est bien le bras armé des fauteurs de guerre et des impérialistes. Mais être radical ne signifie pas orienter le mouvement, à tout moment, vers l’affrontement physique avec la police. Substituer la lutte de masse par des affrontements minoritaires dans la rue, c’est remplacer la force réelle du mouvement par des actions impuissantes. Ces initiatives sont contre-productives — non seulement parce que la répression peut facilement écraser de petits groupes, mais surtout parce qu’elles rebutent de larges couches de la classe ouvrière, qui en perçoivent très justement le caractère désespéré.

Que plus de dix mille personnes soient venues malgré l’absence d’appel solide, malgré le manque d’organisation et malgré un dispositif policier massif, témoigne de l’énorme courage combatif qui existe aujourd’hui.

Si cette mobilisation avait servi à tirer les leçons de l’exemple italien, la dynamique aurait pu franchir un cap. Discuter largement de la puissance des grèves et des blocages, de la nécessité d’actions de masse, aurait donné à chaque participant les arguments pour entraîner collègues, amis et camarades d’école dans le mouvement. La manifestation aurait alors pu marquer le point de départ d’un vaste mouvement de masse.

Mais le résultat de la stratégie des organisateurs était prévisible. Dès la première occasion, la tête du cortège s’est isolée des 95 % restants, s’est lancée dans un affrontement direct avec la police et s’est retrouvée encerclée. C’est l’image même du sectarisme : les éléments qui se prétendent les plus radicaux s’isolent des masses.

Par cette attitude, ils ne se sont pas seulement jetés dans le piège policier — ils ont offert aux médias bourgeois les images qu’ils attendaient pour diffamer la grande solidarité avec la Palestine. C’est déjà grave. Mais le vrai problème est ailleurs : ils ont abandonné toute responsabilité politique.

Ainsi, réformistes et ultra-gauchistes démontrent la même chose : leur absence totale de confiance dans la force des masses et dans la classe ouvrière. Ni les uns ni les autres ne croient qu’elle puisse prendre le combat en main. Chacun se substitue à sa manière aux masses — les uns au parlement, les autres à travers des actions de petits groupes qui ne mèneront jamais à un véritable « Bloquons tout ! ». Car seule la classe ouvrière organisée en a la capacité.

Samedi, une occasion historique a été perdue : celle de faire franchir au combat pour la Palestine — et au mouvement ouvrier en Suisse — un nouveau seuil d’intensité et de conscience.

Un immense vide politique

Notre approche se distingue fondamentalement des deux courants évoqués. Nous connaissons la force de la classe ouvrière, et nous avons confiance en elle. Mais nous ne sommes pas de simples supporters enthousiastes des mouvements ouvriers et de jeunesse : nous partons des conclusions les plus avancées déjà tirées dans ces luttes, et c’est à partir de là que nous construisons, par des revendications et des mots d’ordre, un pont vers la solution révolutionnaire nécessaire.

Samedi, nous sommes intervenus avec un bloc organisé et les mots d’ordre inscrits sur nos banderoles :

  • Seule la classe ouvrière peut arrêter le génocide
  • « Bloquons tout » signifie lutte de classe
  • Pour un second printemps arabe — pour une fédération socialiste du Moyen-Orient

Lorsque notre bloc est arrivé sur la place du rassemblement, bannières levées et slogans scandés, nous avons rencontré un écho littéralement assourdissant ! Ces mots d’ordre, qui expriment la confiance dans la force des masses, correspondaient exactement à l’état d’esprit dominant de la manifestation.

Dans les quelques discours que nous avons pu prononcer à ce moment-là, nous avons exposé sans compromis le programme communiste pour la libération du peuple palestinien — et nous avons été accueillis par une ovation immense. Des milliers de manifestants faisaient ce jour-là la même chose que des millions d’autres dans le monde : ils cherchaient des réponses réelles, capables d’ouvrir une voie de sortie. Cette voie, c’est celle de la classe ouvrière, armée d’un programme révolutionnaire et de lutte de classe. Nous avons tout fait pour défendre cette perspective — même dans les conditions confuses et dangereuses de la manifestation de samedi.

Mais lorsque l’ampleur réelle du cortège est apparue, notre bloc s’est fondu dans la foule. Les communistes sont encore trop peu nombreux.

Et c’est là que se révèle, de façon concrète, le plus grand problème de notre époque : des dizaines de milliers de personnes veulent se battre, mais il n’y a pas de direction. Les directions des organisations de masse sont restées silencieuses chez elles, pendant que les organisateurs de la manifestation se perdaient dans une ruelle, absorbés dans des affrontements avec la police. Les manifestants ont été laissés à eux-mêmes.

Pourtant, les conditions n’ont jamais été aussi favorables. Quinze mille participants, des dizaines de milliers d’autres empêchés de venir, et surtout une élévation notable de la conscience politique : tout cela montre que l’obstacle n’est pas le manque de combativité. Le véritable problème, c’est le vide politique de la gauche.

La gauche traditionnelle s’est éclipsée, les syndicats enfouissent la tête dans le sable — et aujourd’hui, personne n’est encore en mesure de combler ce vide.

Construisons maintenant le Parti Communiste Révolutionnaire !

La colère et la volonté de lutte manifestées samedi montrent que de grandes luttes de classe nous attendent aussi en Suisse. Il est temps de s’y préparer sérieusement.

En réaction à la journée de samedi, nous lançons l’appel suivant :

À tous celles et ceux qui en ont assez de la politique symbolique, et qui veulent prendre la lutte en main ; à celles et ceux inspirés par « Bloquons tout » et par la grève générale en Italie ; à toutes celles et ceux qui veulent que les Palestiniens — et tous les peuples opprimés — vivent enfin libres : rejoignez-nous !

Il n’existe pas de raccourci vers la libération des opprimés. Nous bâtissons ce dont la classe ouvrière a besoin pour gagner : un parti qui montre la voie vers la révolution.