Les enseignants, le personnel soignant, les fonctionnaires et les travailleurs sociaux de toute la Suisse romande se sont résolument opposés aux mesures d’austérité. Il faut désormais en tirer les leçons pour les luttes à venir dans toute la Suisse.
Tous les cantons romands ont prévu des budgets d’austérité cet automne qui pèseront directement sur les épaules des travailleurs de la fonction publique. À Fribourg, une journée de grève a été organisée, une première pour beaucoup de participants. À Genève, le secteur du service public aux traditions de lutte les plus avancées de Suisse, deux demi-journées de grève ont eu lieu. Les employés municipaux de Genève se sont également joints au mouvement et ont réussi à repousser les attaques contre leurs salaires grâce à une journée de grève.
Mais c’est de loin dans le canton de Vaud que le mouvement a été le plus impressionnant : nous y avons assisté à la grève la plus importante et la plus radicale depuis les années 1990. 8 000 des 40 000 employés se sont mis en grève et plusieurs manifestations ont rassemblé jusqu’à 30 000 participants. À l’université, les étudiants aussi sont rentrés en grève (voir plus bas). Les enseignants, qui ont déclaré la grève illimitée, étaient à la tête du mouvement. Certaines écoles ont été fermées 13 jours durant. Le mouvement de grève a été impressionnant !
Ces luttes ne sortent pas de nulle part. Depuis des années, le service public subit des coupes budgétaires : classes plus nombreuses, charge de travail plus importante, manque chronique de personnel. Pendant des années, ces coupes ont été acceptées à contrecœur. Mais sous le calme apparent, la situation s’envenimait de plus en plus, car les employés en faisaient chaque année davantage avec moins de ressources.
Pendant que la classe ouvrière et les employés du service public doivent souffrir ces restrictions budgétaires, les responsables politiques accordent des avantages fiscaux aux riches et aux entreprises. Dans le canton de Vaud en particulier, les scandales se sont succédés : culture raciste au sein de la police, violations répétées de la loi par les autorités fiscales (voir encadré) et responsables politiques affichant ostensiblement leurs privilèges, par exemple en se rendant au Forum économique mondial en limousine. Tous ces cas ont été révélés au cours de la dernière législature, et ils ne cessent de se multiplier. La perte de confiance est donc profonde : de moins en moins de personnes croient encore que ce gouvernement agit dans l’intérêt général.
Dans ce contexte, les employés « privilégiés » devraient renoncer à 0,7 % de leur salaire comme contribution à l’assainissement des finances cantonales. C’est ce qui a fait déborder le vase. Une gréviste vaudoise explique : « Nous ne nous battons pas seulement pour notre salaire, nous nous battons aussi pour d’autres secteurs. Les plus riches reçoivent des cadeaux fiscaux pendant des années, mais nous, les travailleurs, devrions accepter une baisse de salaire. » Dans cette colère s’exprime une conscience de classe élémentaire.
La combinaison de baisses d’impôts et de mesures d’austérité, la « politique des caisses vides », est une lutte de classe menée d’en haut. Le profit d’une petite minorité compte plus qu’une bonne éducation, un bon système de santé et des conditions de travail dignes pour tous.
Voilà le mélange explosif qui se prépare partout. Dans le canton de Vaud, nous avons vu où cela a mené. À un certain moment, le seuil de ce qui est tolérable est atteint. La lutte des classes menée unilatéralement par les classes supérieures n’est plus acceptée. Et parallèlement, la perte de confiance dans la politique et l’État fait mûrir la prise de conscience suivante : personne d’autre ne défendra nos intérêts. Nous devons prendre les choses en main, sinon rien ne changera !
La classe ouvrière connaît différents outils pour la lutte des classes, mais l’un des plus puissants est la grève. En cessant collectivement le travail, les travailleurs s’attaquent directement aux profits des capitalistes et prennent conscience de leur pouvoir potentiel en tant que producteurs. Les employés du service public pourraient paralyser l’ensemble de la société, y compris le secteur privé, en organisant une grève commune. Sans leur travail, aucun hôpital, aucune école, aucune administration et aucun transport public ne peut fonctionner. Cela permet de contraindre le gouvernement et les capitalistes à faire des concessions.
La fonction publique du canton de Genève a une longue expérience des luttes. Mais la direction syndicale n’exploite pas pleinement le potentiel des grèves. Depuis des années, elle suit le même schéma à chaque mobilisation. Les journées de grève étaient considérées comme des journées d’action isolées : quelques heures pour évacuer sa frustration, lancer des appels aux responsables politiques, puis retourner au travail. L’attention restait focalisée sur le Grand Conseil et sur le Conseil d’État, et non sur l’organisation et la mobilisation des travailleurs. Pour gagner, il faut plus que cela. Mais aucun plan concret n’est proposé. Cela ne conduit pas à une plus grande volonté de lutter, mais à la frustration et au pessimisme.
Dans le canton de Vaud, les dirigeants syndicaux locaux ont montré pour la première fois comment mener une grève efficace. Au lieu de « nous faisons grève pour être entendus », leur devise était « nous faisons grève jusqu’à obtenir nos revendications ». Cela s’est traduit de manière exemplaire par la grève illimitée lancée par les enseignants, qui a duré plusieurs jours.
Les employés de la fonction publique vaudoise ne sont pas, en soi, plus combatifs que leurs collègues à Genève ou à Fribourg. La différence réside dans le meilleur rôle joué par la direction syndicale.
Dans le canton de Vaud, la direction du SSP a réussi à mobiliser les employés du service public, et à créer une dynamique propre dans la mobilisation. Les assemblées générales dans les établissements ont joué un rôle important à cet égard : les travailleurs ont pu échanger leurs expériences, convaincre de nouvelles couches de se joindre à la lutte et prendre des décisions collectives. Ces assemblées ont en retour envoyé des délégués pour rendre compte au niveau régional et décider de la suite à donner au mouvement de grève. En outre, un plan d’escalade a été mis en place afin de maintenir et d’étendre la mobilisation. C’est ainsi qu’il faut faire !
Le bilan des grèves de cet automne est mitigé. À Fribourg, certaines attaques ont été bloquées pour l’instant par un référendum. Mais le déplacement de la lutte vers le terrain parlementaire signifie aussi remettre les travailleurs dans une position passive après la grève.Dans le canton de Genève, le budget n’a pas été adopté parce qu’il ne contenait pas suffisamment de mesures d’austérité au goût de la droite du Grand Conseil : le conflit se poursuivra donc en mars. Dans la ville de Genève, les attaques ont été reportées à l’année prochaine.
Dans le canton de Vaud, les travailleurs n’ont obtenu qu’une victoire partielle. Leur mouvement de grève a contraint le gouvernement à retirer la réduction salariale. Mais ce qui a été donné d’une main a été repris de l’autre : les millions manquants seront compensés par un gel des embauches. Et le paquet d’économies de 305 millions reste en vigueur.
La portée réelle de cette grève réside dans l’expérience de lutte acquise par la classe ouvrière : les employés vaudois ont prouvé dans la pratique qu’une grève efficace est possible aujourd’hui et comment y parvenir. Ces traditions de lutte décisives doivent être apprises par l’ensemble de la classe ouvrière, en Suisse romande, au Tessin et en Suisse alémanique. Les Vaudois montrent la voie à suivre !
La lutte dans le canton de Vaud montre aussi combien il est difficile aujourd’hui d’arracher ne serait-ce que de petites concessions aux capitalistes. Il a fallu 8 000 grévistes et 13 jours de grève pour repousser une baisse de salaire de 0,7 %. Pour faire tomber l’ensemble du budget d’austérité, il faudra, la prochaine fois, que toute la fonction publique – environ 40 000 employés – se mette en grève jusqu’à la capitulation du gouvernement.
Pour élever la lutte des classes à un tel niveau, il faut une perspective et une stratégie plus larges. Cela commence par la compréhension de l’époque dans laquelle nous vivons. La plupart des employés sentent que ce n’est que le début et que la situation ne s’améliorera pas dans les années à venir. C’est précisément ce qu’il ne faut pas passer sous silence, mais expliquer scientifiquement. C’est la seule façon d’attirer d’autres couches sociales dans la lutte. La lutte des classes menée par les classes supérieures n’est pas simplement due à une idéologie antisociale ou à quelques politiciens malveillants. Elle repose sur des intérêts de classe très concrets. Les capitalistes suisses ont besoin d’un État allégé pour défendre leurs profits face à la concurrence internationale. Leurs profits sont en contradiction directe avec les besoins des travailleurs – c’est l’un ou l’autre – c’est une question de classe. Dans un capitalisme en déclin, où la Suisse est sous pression de toutes parts, ils feront peser d’autant plus durement la crise de leur système sur la classe ouvrière.
Il faut en tirer les conclusions qui s’imposent : la paix sociale de l’après-guerre est définitivement révolue. Le partenariat social et le réformisme, qui misent sur les négociations avec les patrons, n’apportent plus aucune réforme. Aujourd’hui, il faut mener une lutte des classes acharnée pour repousser les attaques et obtenir des concessions. Il faut un programme politique qui relie les différentes couches de la classe ouvrière et prévient les divisions. Il faut également des revendications qui ne se contentent pas de repousser les attaques actuelles contre les services publics, mais qui visent également le développement urgent de la santé, de l’éducation, etc. La classe ouvrière a besoin d’un programme pour lequel il vaut la peine de se battre ! Organiser une large grève illimitée ne se fait pas du jour au lendemain. Pour cela, il faut développer systématiquement la capacité de grève dans les lieux de travail. Le mouvement de grève à Lausanne doit être le point de départ d’une organisation à plus long terme de la classe ouvrière.
Dans toute la Suisse, la situation est de plus en plus tendue, comme à Lausanne. C’est précisément pour cette raison que les leçons tirées de Lausanne doivent maintenant être diffusées partout : dans l’ensemble du service public et dans tout le pays. Il s’agit de montrer comment cette lutte peut être menée avec succès.
« Nous avons un problème de dépenses, pas de recettes », affirme le gouvernement vaudois. L’année 2025 a révélé ce mensonge : derrière ces mots creux se cache un scandaleux transfert de richesse. En 2009, le gouvernement a introduit un « bouclier fiscal » pour les riches, une sorte de cloche dorée pour protéger leur fortune. À cela s’est ajoutée la réduction drastique de l’impôt sur les sociétés, qui est passé de 22 % à 14 %, faisant du canton le fer de lance de la concurrence fiscale nationale. À ce chantage légal sur les caisses cantonales s’est ajoutée la découverte de cadeaux fiscaux illégaux systématiques. Pendant 13 ans, le bouclier fiscal a été mal calculé, offrant ainsi à quelque 3 500 gros bonnets un cadeau supplémentaire de 500 millions à un milliard. La soi-disant « politique des caisses vides » est une redistribution légale et illégale du bas vers le haut !
Il faudrait désormais aller chercher l’argent là où il se trouve. Mais la question est : qui va s’en charger ? Ce scandale a mis à nu l’administration, la politique et la justice, bref tous les piliers de l’État bourgeois. En 2022, l’ancien ministre des Finances Broulis a tenté un retour secret à la légalité. Lorsque la nouvelle venue Valérie Dittli a naïvement tenté de faire la lumière sur les agissements du département des finances, elle s’est heurtée à toute la puissance de la corruption étatique. Depuis avril 2025, elle a été déclarée bouc émissaire du canton par le gouvernement, accusée de violation du secret professionnel et d’abus de pouvoir, et démise de ses fonctions. Mais la façade s’est effondrée au fur et à mesure que les révélations se sont succédé : toute l’administration fiscale était au courant depuis des années, tout comme le gouvernement et la justice. Le ministère public a passé cette année à tenter de détourner l’attention du scandale et d’intimider les informateurs. L’État bourgeois n’est pas une institution neutre, mais un réseau de profiteurs et de sbires de la bourgeoisie.
Olivia Eschmann, Berne

En réaction aux coupes dans le budget des services publics, les salariés et étudiants de l’UNIL sont entrés en grève durant plus d’un mois. Dès les premiers jours, le mouvement a su allier radicalité et combativité, mobilisant plus de 1000 grévistes quotidiennement.
Les camarades du PCR sur place ont régulièrement participé aux assemblées générales quotidiennes. Celles-ci servaient principalement à des fins organisationnelles et étaient régulièrement fréquentées par près de 150 grévistes. Nous avons alors fait notre possible pour que les questions politiques les plus urgentes ne manquent pas d’être discutées.
Ainsi, plusieurs questions fondamentales n’avaient pas été posées assez clairement : quelle est l’origine de l’austérité ? Quels sont nos leviers d’action pour gagner ? quelle est la place du mouvement étudiant dans la grève du secteur public ? Sans clarté politique, on ne peut espérer établir une stratégie pour la victoire.
C’est dans le but d’apporter cette compréhension que les camarades des deux branches lausannoises du PCR sont intervenus. Nous nous sommes préparés par des discussions politiques au sein des branches locales et avons défendu le point de vue selon lequel le mouvement devait s’élargir, sinon il risquait de s’isoler et de s’enfermer dans un activisme aveugle, pour ensuite s’éteindre lentement. Cette position était partagée par la majorité.
Les piquets de grève étaient des espaces de discussion politique privilégiés. Lors de ces conversations, nos idées ont rencontré un écho favorable. Chez la majorité des grévistes, il était clair que le capitalisme est d’une manière ou d’une autre responsable de l’austérité. La tâche principale était donc de montrer la perspective à long terme, d’expliquer que cette grève n’est pas seulement un bras de fer immédiat avec un gouvernement local corrompu, mais le début d’une lutte politique prolongée pour en finir avec ce système.
Nous avons alors profité de la tenue d’une université populaire pour organiser un atelier public sur le thème de l’austérité et de sa signification dans le capitalisme en crise. Une trentaine de personnes intéressées par cette analyse y ont assisté. Nous avons argumenté que l’austérité est une arme du capital, qu’elle vise à satisfaire la soif de profits des capitalistes et qu’elle s’intensifiera avec la crise. La seule solution envisageable est donc d’arracher le pouvoir à notre propre classe dirigeante avec qui il est impossible de négocier. Ce programme a ensuite été discuté avec les grévistes présents.
Pour conclure, tirons-en une leçon : nous devons saisir toutes les occasions qui se présentent pour intervenir dans de tels mouvements. La grève a constitué un moment incroyable de politisation et un programme révolutionnaire est absolument nécessaire pour mener la lutte. Notre tâche est donc d’apporter des perspectives claires, de donner ainsi une direction à cet élan.
Maxime, PCR Vaud
Suisse — de Sereina Weber, Genève — 11. 02. 2026
Suisse — de Dersu Heri, Bern — 09. 02. 2026
Moyen-orient — de Victor Murray Veds, marxist.com — 07. 02. 2026
Suisse — de PCR Suisse — 14. 01. 2026
Moyen-orient — de Des communistes en Iran — 13. 01. 2026