On ne peut comprendre la victoire électorale de l’AfD en Saxe-Anhalt sans saisir la défaite qu’a subie la classe ouvrière est-allemande lors de la chute du mur. À l’automne 1989, un mouvement de masse s’est développé en RDA contre le pouvoir de la bureaucratie stalinienne. Un an plus tard, son régime était en ruine. La réunification a marqué le coup d’envoi d’un pillage sans précédent des biens publics des citoyens de la RDA.
Avant la réunification, le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl avait promis de transformer les nouveaux Länder en « régions prospères ». Mais les promesses du capital occidental se sont révélées vaines : jusqu’en 1991, la production industrielle s’est effondrée de 65 %. La propriété sociale a été privatisée et 80 % des entreprises industrielles sont passées aux mains de propriétaires ouest-allemands. Des millions de personnes ont perdu leur emploi. L’explication bourgeoise : l’économie de la RDA aurait tout simplement été en déclin, le « socialisme réel » aurait échoué.
Non. Pour construire le socialisme, il aurait fallu la démocratie ouvrière. Certes, il n’y avait pas de propriété privée des moyens de production et l’économie était planifiée, mais les travailleurs n’en avaient aucun contrôle. Néanmoins, cette économie planifiée a permis de réels progrès : le chômage était inconnu, les loyers étaient plafonnés et les soins de santé gratuits. En 1989, 92 % des femmes exerçaient une activité professionnelle en RDA, contre seulement 51 % à l’Ouest.
La bureaucratie stalinienne régissait la production et la distribution d’en haut et constituait elle-même le frein de l’économie planifiée. En effet, la planification nécessite la démocratie ouvrière : des millions de décisions exigent le contrôle et l’initiative des travailleurs eux-mêmes. Le révolutionnaire russe Léon Trotsky l’a résumé ainsi : « l’économie planifiée a besoin de la démocratie comme l’homme a besoin d’air pour respirer ! »
En 1989, des centaines de milliers de personnes se sont soulevées contre cette bureaucratie. Elles se sont battues pour des droits démocratiques, et non pour le capitalisme. Même les opposants au régime défendaient la propriété collective. À l’époque déjà, les communistes luttaient pour renverser complètement la bureaucratie et placer l’économie planifiée sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière.
Lorsque le régime bureaucratique s’est fragilisé, l’économie planifiée n’a en aucun cas cessé de fonctionner. Dans de nombreux endroits, ce sont les travailleurs eux-mêmes qui ont maintenu la production ; après tout, c’étaient eux les experts de leurs usines ! C’est là que le contrôle ouvrier s’est manifesté dans la pratique.
Néanmoins, il manquait une direction révolutionnaire dotée d’un programme visant à renverser pour de bon la bureaucratie, tout en défendant la propriété socialisée sous le contrôle de la classe ouvrière. Alors que le pouvoir d’État de la RDA s’effondrait, la classe dirigeante de la RFA, économiquement plus forte, a pris l’initiative.
La destruction de l’économie publique reçut un nom : la Treuhand (agence fiduciaire). La Treuhandanstalt, une institution semi-publique, fut chargée en juin 1990 de privatiser la propriété publique « aussi rapidement et aussi largement que possible ». Environ 8’000 entreprises, employant quatre millions de salariés, passèrent sous son contrôle.
Dans le même temps, l’union monétaire fut mise en place. Les salaires et les charges courantes ont été convertis à parité (1:1) en marks allemands, alors que le mark est-allemand ne valait qu’une fraction de cette valeur. Pour les entreprises est-allemandes, les coûts ont ainsi été délibérément multipliés du jour au lendemain. Une économie qui fonctionnait a ainsi été soumise aux conditions du marché capitaliste. C’était désormais la rentabilité, et non plus les besoins des citoyens de la RDA, qui déterminait la poursuite de la production et le maintien des emplois.
Puis commença la braderie. À la fin de l’année 1994, la Treuhand avait fermé près d’un tiers des entreprises de la RDA et privatisé plus de la moitié d’entre elles. Les entreprises furent vendues en dessous de leur valeur, avec d’énormes concessions de la part de l’État. Dans de nombreux cas, les investisseurs s’enrichirent grâce aux entreprises acquises à des prix dérisoires : les liquidités furent pillées, l’entreprise mise à l’arrêt et les biens immobiliers vendus. Conjuguées au choc monétaire et à la privatisation, la Treuhand et la bourgeoisie ouest-allemande ont détruit des millions d’emplois. Le caractère réactionnaire de ce processus était évident : la propriété sociale et les moyens de subsistance de millions de travailleurs ont été soumis aux intérêts des propriétaires privés.
Mais les travailleurs ne se sont pas contentés d’accepter passivement ces attaques, ils se sont défendus. En 1991, des grèves et des manifestations de masse ont éclaté contre la Treuhand. La mine de sel de Bischofferode est devenue un symbole : en 1993, les mineurs ont occupé leur usine, une quarantaine d’entre eux ont entamé une grève de la faim et ont déclenché un mouvement de solidarité à l’échelle nationale. Mais la Treuhand a ignoré leur résistance et a fermé l’usine.
La liquidation a laissé derrière elle bien plus que du chômage et des sites industriels abandonnés. La Treuhand a dissout toute une économie planifiée et laissé 330 milliards de marks allemands de dettes. Toute une génération a vécu à la fois l’effondrement du stalinisme et les promesses non tenues du capitalisme. C’est là que réside la base matérielle de la profonde méfiance envers les partis établis et de la montée en puissance de l’AfD.
L’année 1989 a également révélé l’énorme pouvoir de la classe ouvrière : en l’espace de quelques mois, un mouvement de masse a renversé un appareil d’État qui semblait inébranlable. Mais il lui manquait un parti révolutionnaire doté d’un programme visant à prendre le pouvoir et à construire le socialisme.
Aujourd’hui, les travailleurs de l’Ouest voient eux aussi les grandes entreprises fermer des usines et sacrifier leur existence sur l’autel du profit. L’Est et l’Ouest sont donc confrontés à la même tâche : la lutte commune de la classe ouvrière pour une société socialiste.
France — de PCR – Section française de l'ICR — 05. 10. 2026