Jorge Martin, marxist.com

L’impérialisme américain tente d’étrangler la révolution cubaine. En réponse, nous publions cette analyse produite à l’occasion du 40e anniversaire de la révolution, qui explique comment la révolution s’est déroulée, et quelles sont ses perspectives actuelles.

Le 1er janvier 1959, une grève générale paralysa Cuba et força le dictateur Fulgencio Batista à fuir le pays. En quelques jours, les guérilleros du Mouvement du 26 juillet, menés par Fidel Castro et Ernesto Che Guevara, s’emparaient de La Havane où ils furent accueillis en héros. La révolution cubaine avait triomphé.

Colonialisme et impérialisme

En 1898, l’Espagne perdait Cuba, l’un des derniers vestiges de son empire colonial. Cette date ne devait toutefois pas marquer l’indépendance de Cuba, l’île passant simplement des mains d’une puissance coloniale à une autre : les États-Unis.

Les États-Unis perpétuaient le même système foncier que sous la domination coloniale espagnole : quelques propriétaires terriens possédaient la majeure partie des terres, tandis que la majorité des paysans étaient des ouvriers sans terre. Le seul autre groupe qui profitait de la situation était la minscule bourgeoisie cubaine, extrêmement faible.

Pendant ce temps, les conditions de vie des masses cubaines étaient épouvantables. Dans une « bonne » année, 25 % de la population active était au chômage. Dans une mauvaise année, ce chiffre pouvait atteindre 50 %. Le salaire moyen n’était que de 312 dollars américains et l’analphabétisme était très répandu.

Des années avant la révolution, les travailleurs cubains avaient prouvé qu’ils savaient s’organiser et lutter contre l’impérialisme et pour leurs propres intérêts. L’un des moments forts fut l’impressionnante vague de grèves et de manifestations des années 1930, accompagnée de soulèvements armés et de la création de conseils révolutionnaires dans les sucreries. Cela avait finalement conduit à un coup d’État militaire, dirigé par Fulgencio Batista, renversant le gouvernement fantoche du général Machado, à la botte des États-Unis.

Batista fut ensuite remplacé par le gouvernement civil corrompu de Grau San Martín, à son tour renversé par Batista en 1952. Cette succession de gouvernements corrompus et de coups d’État militaires – alors qu’en réalité le pouvoir restait fermement entre les mains des États-Unis et de leurs fidèles complices – avait engendré un mécontentement généralisé au sein de la population et des couches petites-bourgeoises.

Le Mouvement du 26 juillet

En 1953, un groupe d’intellectuels et d’étudiants décida d’agir pour mettre fin à cette situation. Ils s’exilèrent au Mexique avec une poignée de compagnons, parmi lesquels Fidel Castro et son frère Raùl, dans le but d’organiser un groupe de guérilla : le Mouvement du 26 juillet (M-26-7). En 1956, ils débarquèrent à nouveau à Cuba.

Leur programme était celui de la petite bourgeoisie révolutionnaire : redistribution des grandes propriétés foncières de plus de 1 100 acres (environ 445 hectares) avec indemnisation des propriétaires ; un modèle de répartition des bénéfices entre patrons et travailleurs dans le but d’élargir le marché intérieur ; la fin du système de quotas par lequel les États-Unis contrôlaient la production de canne à sucre.

Ils s’engagèrent dans une guérilla héroïque de trois ans, obtenant le soutien de l’écrasante majorité des masses cubaines. Le mouvement s’appuyait principalement sur les paysans sans terre ainsi que sur les petits producteurs ruraux, dont les problèmes et la misère ne pouvaient se résoudre que par l’expropriation des grands propriétaires fonciers. L’armée de Batista, elle-même largement composée de paysans, se désagrégea rapidement au fil des combats.

Grève générale

Le 31 décembre 1958, Batista nomma le général Cantillo commandant en chef des forces armées et s’enfuit en République dominicaine.

La manœuvre des sbires de l’impérialisme et de la dictature était la suivante : ils voulaient permettre à Batista de quitter le pays en toute sécurité afin d’instaurer une junte militaire dirigée par Cantillo, tout en donnant l’impression que quelque chose changeait afin que rien ne change.

Les M-26-7 répondirent par un appel à la grève générale. Le message de Fidel Castro, diffusé dans la matinée du 1er janvier 1959 par Radio Rebelde (Radio Rebelle), était clair : « Oui à la révolution, non au coup d’État militaire ! Voler la victoire au peuple ne fait que prolonger la guerre ! (…) »

À La Havane, les masses descendirent dans les rues et, avec les révolutionnaires qui s’étaient révoltés dans la prison de Castillo del Principe, elles prirent le contrôle des points clés de la ville, les bâtiments administratifs, les commissariats de police, etc.

Les groupes de guérilleros de Che Guevara et Camilo Cienfuegos étaient encore à Las Villas, loin de la capitale, mais l’appareil dictatorial s’effondrait déjà comme un château de cartes.

Révolution Permanente

La révolution qui a triomphé à Cuba en 1959 avait un programme démocratique avancé – pour l’indépendance nationale et une réforme agraire à caractère social. Cependant, ce programme ne posait pas la question du renversement du capitalisme pour réaliser ces tâches.

Peu après la prise du pouvoir, Castro s’est rendu aux États-Unis et explique : « J’ai clairement et expressément déclaré que nous ne sommes pas communistes… Les portes sont ouvertes aux investissements privés qui contribuent au développement de Cuba. »

Le problème résidait dans le fait que même ce programme modéré de réformes progressistes allait fondamentalement à l’encontre des intérêts des grands propriétaires terriens et des multinationales américaines. En d’autres termes, mettre en œuvre le programme de la révolution démocratique bourgeoise dans un pays arriéré à l’ère de l’impérialisme signifiait défier le capitalisme et l’impérialisme. 

Cela avait déjà été prouvé dans l’expérience pratique de la révolution russe de 1917.

Une fois que les travailleurs, à la tête des autres classes opprimées, ont pris le pouvoir, ils doivent mener à bien les tâches de la révolution socialiste. C’est le seul moyen d’assurer la survie de la révolution.

Mais comme la révolution démocratique nationale met également à l’épreuve les intérêts de l’impérialisme, elle doit, pour survivre, s’étendre à l’échelle internationale et rechercher l’aide de la puissante classe ouvrière des pays capitalistes avancés.

Léon Trotsky fut le premier à développer une explication théorique de ce phénomène. Elle est connue sous l’appellation « théorie de la révolution permanente ». La révolution dans un pays arriéré doit être « permanente » à deux égards : d’une part, parce qu’elle commence par des tâches démocratiques nationales et se poursuit par des tâches socialistes ; d’autre part, parce qu’elle commence dans un seul pays, mais doit s’étendre à l’échelle internationale pour réussir.

Embargo

Le développement ultérieur de la révolution cubaine confirme cette théorie, d’une façon d’autant plus remarquable que Castro a été contraint par les événements de faire le contraire de ce qu’il avait prévu.

Dès que le nouveau gouvernement commença à confisquer les terres des grands propriétaires fonciers, ceux-ci tentèrent d’organiser leur résistance, soutenus dans cette démarche par les États-Unis. Les masses, galvanisées par la révolution, exercèrent également une pression énorme sur le gouvernement en organisant une vague de confiscations de terres, d’occupations usines et de grèves.

Le conflit s’aggrava en 1960 lorsque les trois compagnies pétrolières présentes sur l’île (toutes américaines) refusèrent de raffiner une livraison de pétrole russe à Cuba. Le gouvernement cubain les plaça alors sous supervision étatique. En représailles, les États-Unis réduisirent leur importation de sucre cubain, mais l’Union soviétique se proposa de l’acheter.

Le gouvernement cubain décida ensuite de nationaliser la compagnie d’électricité, la compagnie de téléphone, la raffinerie de pétrole, les sucreries, toutes les filiales d’entreprises américaines à Cuba, et les plus grandes entreprises cubaines.

À cela, le gouvernement américain réagit en imposant un embargo commercial et prépara une intervention militaire pour renverser le régime. 

Comme nous l’avons vu, Castro et ses camarades n’avaient pas l’intention d’abolir le capitalisme. Ils y furent contraints par une combinaison d’erreurs et de manœuvres de la part des États-Unis, par la pression des masses et par leur volonté de mettre en œuvre leur propre programme.

Le facteur décisif était qu’à Cuba, aucun changement fondamental ne pouvait voir le jour dans le cadre du capitalisme. À l’ère de l’impérialisme, un petit pays colonisé n’a aucune chance d’accéder à une véritable indépendance et au progrès s’il ne rompt pas avec le capitalisme. C’est cette leçon que Castro et ses camarades du M-26-7 ont tiré de leur propre expérience.

Bureaucratie

La révolution bénéficiait du soutien des masses, car ses avantages étaient clairement visibles pour tous : une augmentation considérable du niveau de vie, l’éradication de l’analphabétisme, l’un des meilleurs systèmes de santé au monde, etc.

Mais la manière dont le nouveau régime était arrivé au pouvoir allait marquer profondément le nouvel État. La classe ouvrière est la seule classe qui, en raison de ses conditions de travail et du rôle qu’elle joue dans la production, peut adopter une position collectiviste.

La révolution cubaine avait toutefois été menée par une poignée d’intellectuels, et seuls quelques centaines d’individus avaient pris part aux combats. Il existait certes des milices ouvrières et paysannes ainsi que des comités révolutionnaires, mais leur rôle se limitait à approuver des décisions déjà prises. Des centaines de milliers de personnes se rassemblaient pour écouter les discours des dirigeants, mais ce ne sont pas elles qui prenaient les décisions.

De plus, lorsque le nouveau régime rompit avec le capitalisme, il n’avait pas comme modèle à suivre la démocratie des conseils russes de 1917, mais plutôt la Russie de 1961, où toute trace de contrôle ouvrier avait depuis longtemps disparu.

Quelle voie en avant ?

L’effondrement du stalinisme en Union soviétique dans les années 1990 entraîna l’isolement de Cuba. Mais contrairement à la Russie, les dirigeants cubains résistèrent à toutes les tentatives visant à rétablir le capitalisme.

Ces dernières années, de plus en plus de concessions ont été faites au capitalisme, et un débat s’est instauré à Cuba. Une partie des dirigeants voit dans la Chine et le Vietnam des modèles à suivre.

Mais nous devons être très clairs : sans la révolution, Cuba serait aujourd’hui un pays pauvre et arriéré, où la majorité de la population vivrait dans la misère.

Toute tentative de réintroduire le capitalisme aura des conséquences catastrophiques sur les conditions de vie des masses.

Il est du devoir des socialistes du monde entier de défendre la révolution cubaine contre les attaques de l’impérialisme américain, mais aussi contre les tentatives des grosses entreprises de rétablir peu à peu la domination du Capital.

Dans le même temps, nous devons expliquer que le véritable socialisme n’est pas possible sans une véritable démocratie ouvrière. Nous devons surtout souligner que le socialisme ne peut être construit sur une seule île.

Finalement, la meilleure contribution que nous puissions apporter à la défense des acquis de la révolution cubaine, c’est de lutter pour le socialisme, dans nos propres pays et à l’échelle internationale.