Les gouvernements de l’UE, ce « projet de paix européen » autoproclamé, s’engagent dans une course à l’armement sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. La France, fortement endettée, a augmenté son budget militaire de plus de moitié depuis 2020. L’Allemagne va encore plus loin et a fait passer ses dépenses de défense de 51 à 108 milliards d’euros au cours de la même période ; en 2027, le budget devrait encore augmenter de plus de 20 % pour atteindre 132 milliards d’euros. Comment expliquer ce changement radical ?

Le garde du corps n’est plus là

L’impérialisme implique une lutte permanente pour les marchés, les ressources et les sphères d’influence. En tant qu’États impérialistes, l’Allemagne ou la France doivent être capables de faire valoir ces intérêts, y compris par la force militaire. Même la diplomatie capitaliste ne fonctionne pas sans une armée pour la soutenir. Si les États européens ont jusqu’à présent entretenu des armées plutôt modestes, c’est grâce au soutien militaire des États-Unis.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’impérialisme américain a fait de l’Europe occidentale, et en particulier de l’Allemagne de l’Ouest, un rempart contre l’Union soviétique. Cette stratégie comprenait une aide économique et une protection militaire dans le cadre de l’OTAN. Après la chute de l’Union soviétique, les États-Unis, incontestablement la plus grande puissance dès lors, se sont étendus loin en Europe de l’Est, ce dont l’impérialisme allemand a particulièrement profité sur le plan économique.

Aujourd’hui, la situation est fondamentalement différente : l’impérialisme américain ne règne plus seul sur le monde entier. Il subit la pression de l’impérialisme chinois en pleine ascension. C’est pourquoi les États-Unis ne sont plus disposés à protéger militairement les capitalistes européens gratuitement et menacent de se retirer d’Europe afin de pouvoir se concentrer sur leur lutte contre la Chine.

Combinées au renforcement militaire de la Russie, ces perspectives d’avenir suscitent la panique à Berlin, Paris et Bruxelles. Sans le bouclier de protection américain, les impérialistes européens se retrouvent militairement à nu. Ils ne sont par exemple pas capables de maintenir eux-mêmes des bases militaires en Europe de l’Est. Cette course effrénée à l’armement reflète la tentative des bourgeoisies européennes de parvenir à imposer leurs intérêts impérialistes indépendamment des États-Unis.

Des nains divisés dans la lutte pour le partage du monde

Les problèmes de l’impérialisme européen sont toutefois bien plus fondamentaux et ne peuvent être résolus par une augmentation du budget militaire dans chaque pays. La puissance impérialiste n’est pas une question purement militaire, mais aussi économique.

Même les plus grandes économies européennes, la France et l’Allemagne, ne peuvent rivaliser économiquement, à l’échelle mondiale, avec les véritables grandes puissances. La performance économique de l’Allemagne, mesurée en termes de PIB, ne représente qu’un sixième de celle des États-Unis et un quart de celle de la Chine. Sur le plan technologique également, les entreprises européennes ont été distancées.

Cette relative faiblesse de l’Europe a d’ailleurs été à l’origine de la création de l’UE. Les anciennes puissances mondiales que sont l’Allemagne et la France étaient affaiblies après la Seconde Guerre mondiale. Afin de mieux faire valoir leurs intérêts impérialistes, elles se sont unies dans une certaine mesure sur le plan de la politique étrangère et ont rallié à leur cause d’autres États plus petits pour acquérir davantage de poids politique. L’UE n’a jamais été un projet de paix.

Dans la situation actuelle, l’unité de l’Europe serait le seul moyen pour les bourgeoisies européennes de survivre à la concurrence impérialiste. Mais contrairement aux États-Unis et à la Chine, l’UE n’est justement pas un État-nation unifié, plutôt un ensemble de 27 petits États aux intérêts nationaux souvent contradictoires. C’est pourquoi chaque sommet européen est marqué par des conflits insolubles. Sur toutes les grandes questions de politique étrangère, les États européens sont divisés : lors de la guerre en Iran, par exemple, chaque gouvernement européen a suivi sa propre ligne.

Les contradictions nationales sabotent aussi régulièrement les tentatives de coopération militaire en Europe. Le projet de l’Allemagne et de la France visant à développer conjointement un avion de combat n’en est même pas à la phase de planification. La société française Dassault exige le contrôle exclusif du projet, ce qui ne fait pas les affaires d’Airbus (dont l’État allemand est un actionnaire majeur). À cela s’ajoute le fait que les deux gouvernements ont des exigences militaires différentes concernant un avion de combat, car ils souhaitent chacun protéger les investissements de leurs propres monopoles dans des régions différentes.

Le capitalisme est totalement incapable de surmonter ces frontières des États-nations. Chaque pays d’Europe est trop faible pour s’imposer seul dans la lutte pour le partage du monde. La crise actuelle ne rapproche pas les différents États, mais les éloigne. Les petites bourgeoisies divisées d’Europe sont donc totalement incapables d’enrayer leur propre déclin. Elles n’ont plus rien à offrir ; seule la classe ouvrière offre une voie vers l’avenir, en unissant l’Europe sur une base socialiste.