En débattant l’initiative sur la « Suisse à 10 millions », la gauche mentionnait souvent le risque du retour du « statut de saisonnier ». Qu’est-ce que c’est ? Et le capitalisme suisse est-il vraiment moins raciste aujourd’hui ?
En 1916 Lénine écrivait : « La particularité spécifique de l’impérialisme en Suisse réside précisément dans l’exploitation croissante des travailleurs étrangers dépourvus de droits par la bourgeoisie suisse, qui mise sur l’aliénation mutuelle de ces deux catégories de travailleurs. » Rien n’a changé sur ce point jusqu’à aujourd’hui.
Au début du 20ᵉ siècle, il travaillait en Suisse plus d’ouvriers étrangers que dans n’importe quel autre pays. En réaction à la crise économique mondiale dès 1929, le Conseil fédéral instaura en 1931 le fameux « statut de saisonnier ». Ce statut permettait de réguler l’immigration au service des capitalistes.
Après la Seconde Guerre mondiale, la Suisse a largement profité du boom de l’après-guerre. Pour augmenter la production, les capitalistes suisses se sont tournés vers la force de travail étrangère. Les « saisonniers » n’avaient le droit de rester en Suisse que pour le temps d’une saison. La Confédération fixait leur nombre (« contingents ») chaque année selon les besoins de l’industrie. Au même moment, la bourgeoisie menait une campagne permanente contre la « surpopulation étrangère » et injectait allègrement son poison raciste dans la société !
Ces travailleurs étaient doublement et triplement exploités : conditions de travail déplorables, interdiction de faire venir leur famille en Suisse, impossibilité de changer d’emploi ou de lieu de résidence, ou encore de quitter leur pays d’origine. Quiconque voulait s’installer durablement en Suisse devait d’abord prouver qu’il avait travaillé comme saisonnier pendant dix ans sans interruption.
D’un point de vue économique, les capitalistes ont profité doublement de l’exploitation et de l’oppression raciste des étrangers. Et en cas de crise économique, le statut de saisonnier permettait aux capitalistes d’« exporter » le chômage dans le pays d’origine des saisonniers. Ce fut le cas lors de la crise des années 70, où plus de 200’000 migrants furent tout simplement expulsés du pays.
À la fin des années 90, ces conditions ont changé. Afin de tenir le rythme imposé par le marché mondial, la bourgeoisie suisse devait garantir son accès au marché européen. Avec les accords bilatéraux I et II, elle a négocié la libre circulation des personnes (LCP) avec l’UE.
Cela a mis fin au statut de saisonnier et aux contingents pour les travailleurs en provenance de l’UE – non pas parce que la fraction libérale de la bourgeoisie suisse serait soudainement devenue moins raciste, ni parce que l’UE serait un « projet humanitaire ». Mais parce que les grandes entreprises avaient besoin, pour leurs profits, d’un accès garanti à la main-d’œuvre qualifiée en provenance de toute l’Europe.
Pour faire accepter les bilatérales par le peuple, les libéraux ont dû conclure un accord avec le PS et les syndicats, et ceci malgré la résistance d’une partie de l’UDC. Le PS et les syndicats craignaient, à juste titre, une chute du niveau des salaires en Suisse. C’est là l’origine des mesures d’accompagnement (FlaM). Ces mesures d’accompagnement ont facilité l’extension des salaires minimaux et des mesures de protection du travail à des branches économiques entières.
Aujourd’hui, plus de la moitié des travailleurs en Suisse sont couverts par une convention collective de travail, soit plus du double qu’avant les FlaM – au grand dam de nombreux capitalistes suisses. C’est une des raisons pour lesquelles l’UDC est contre la LCP depuis des années.
Les communistes considèrent la liberté de circulation comme un droit démocratique fondamental. En ce sens, la LCP est un progrès par rapport au statut de saisonnier. Nous défendons aussi la protection des salaires par les FlaM.
Mais la glorification de la LCP et des FlaM par les syndicats et le PS est erronée et contre-productive. Pendant les campagnes de votation, ils faisaient comme si tout allait pour le mieux pour tout le monde. Ainsi, ils se sont alignés sur l’aile libérale de la bourgeoisie et ont légitimé un régime qui n’est pas devenu le moins du monde moins raciste.
Premièrement, la situation et les droits des travailleurs européens en Suisse restent liés à leur situation matérielle – et ils n’ont pas de droits politiques. Deuxièmement, l’introduction de la LCP à l’intérieur de l’Europe s’est accompagnée d’un renforcement des frontières vis-à-vis de l’extérieur : avec le système Schengen-Dublin, les conditions d’asile, d’entrée et de séjour pour les personnes issues des « pays tiers » ont été durcies.
En soutenant les bilatérales, les syndicats et le PS ont conclu un marché scandaleux avec la bourgeoisie libérale. Ils ont sacrifié les droits des prolétaires non européens au profit des européens – et depuis, taisent systématiquement cette vérité dérangeante.
Il est impossible de parler de la LCP sans évoquer la situation inhumaine des requérants d’asile et des sans-papiers en Suisse et l’Europe forteresse. Ainsi, l’UDC mène une campagne ouvertement raciste – mais de l’autre côté, les libéraux soutiennent sans scrupule, pour leurs profits, un système qui laisse se noyer les réfugiés en Méditerranée et construit des camps de concentration au-delà des frontières de l’UE.
L’ensemble du capitalisme suisse suinte le racisme. Toute la bourgeoisie dépend, économiquement et idéologiquement, de la division de la classe ouvrière.
Pourtant, il serait tout à fait possible de garantir à chacun, dans ce pays et dans le monde entier, une vie digne. La richesse existe en quantité suffisante. Mais pour cela, nous devons renverser les capitalistes et tout leur système inhumain.
Anti-racisme — de Lars K., Saint-Gall — 10. 07. 2026
Théorie — de Silas Kolly, Olten — 08. 07. 2026
Amérique latine — de Ilja Martin, Winterthur — 06. 07. 2026
Europe — de Silvan Degen, Bâle — 03. 07. 2026
Culture — de Dario Dietsche, Berne — 30. 06. 2026