Déclin, chute et dysfonctionnement rongent les États-Unis depuis des décennies. Mais Donald Trump accélère ce processus à un rythme stupéfiant. Ce narcissique mégalomane incarne à merveille le narcissisme du système qu’il représente.
À la veille de sa deuxième prestation de serment, nous avons esquissé les perspectives de sa politique étrangère :
Les décisions “scandaleuses” de Trump semblent constituer une rupture totale avec l’establishment. Mais sur le fond, sa politique étrangère est la même que celle de ses prédécesseurs. Il défend le pouvoir et les profits de la classe capitaliste américaine à tout prix. […] La tâche peu enviable de Trump est de gérer, d’une part, la crise systémique du capitalisme et, d’autre part, l’accélération du déclin de l’impérialisme américain par rapport à d’autres puissances émergentes.
Dans les coulisses du pouvoir, la pilule est dure à avaler : les États-Unis ne sont plus du tout la puissance impérialiste incontestée de l’époque post-soviétique. Dans le monde multipolaire qui émerge, la Russie et surtout la Chine sont entrées en scène.
Une solution possible à ce mouvement tectonique aurait été un accord entre ces gangsters pour se diviser le monde en sphères d’influence. Si l’impérialisme américain pouvait accepter de n’être plus qu’une des nombreuses puissances, il pourrait se retrancher dans son hémisphère et exploiter plus intensivement sa population et ses ressources. Ainsi, dans la National Defense Strategy du Pentagone, il a également été déclaré que la sécurité des États-Unis eux-mêmes et de l’hémisphère occidental – et non la Chine – était désormais leur principale préoccupation.
Trump, cependant, est tombé dans les griffes des néoconservateurs (“neocons”), qui se sont emparés du mouvement MAGA et contrôlent le soi-disant « État profond ». Ainsi, après quelques zigzags, c’est la tactique de la terre brûlée qui prévaut maintenant: on ne verra pas les USA se retirer pacifiquement de la scène mondiale. Si l’impérialisme américain doit établir des priorités parce que la domination sur l’ensemble de la planète n’est plus possible, il provoquera le chaos à tout prix, afin qu’aucune autre puissance ne puisse s’établir là où il se retire. Un prédateur blessé peut être encore plus dangereux et imprévisible.
Le multipolarisme entre impérialistes n’apaise pas les tensions, mais exacerbe les rivalités en obligeant les grands acteurs à exporter les crises, les marchandises et le chômage afin d’éviter des troubles à l’intérieur du pays.
Trump était évidemment soucieux de ne pas se retrouver dans un autre éternel fiasco. Pourtant, le « président de la paix » a déjà fait bombarder le Yémen, l’Iran, l’Irak, le Nigeria, la Syrie et la Somalie ; il a fait enlever le président du Venezuela et a proposé d’augmenter les dépenses militaires à un niveau astronomique de 1500 milliards de dollars US – une augmentation de 50 % en une seule année. De plus, il mène une guerre commerciale contre le monde entier, ce qui n’est rien d’autre qu’une guerre menée par d’autres moyens.
Avec la chute de l’URSS, l’illusion d’un ordre mondial régi par des accords multilatéraux et les lois mutuellement convenues a complètement disparu. Elle a ensuite été remplacée par celle de l’« ordre mondial basé sur des règles » unipolaire, dans lequel le numéro un pouvait ajuster les règles du jeu à sa guise. Aujourd’hui, cette farce a elle aussi été abandonnée.
Stephen Miller, proche conseiller de Trump dit honnêtement : « Nous vivons dans un monde, le monde réel […], qui est régi par la force, par la contrainte, par le pouvoir. Depuis le commencement des temps, c’est la loi d’airain du monde depuis toujours. »
Toutes les puissances moyennes et petites doivent soit se soumettre, soit se regrouper, sinon elles seront renversées. Lors du WEF, l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre et Premier ministre canadien Mark Carney a pris la parole :
« Je vais aujourd’hui parler de la rupture de l’ordre mondial, de la fin d’une agréable fiction, et du début d’une réalité brutale, dans laquelle la géopolitique des grandes puissances n’est plus soumise à aucune restriction. »
Le boom de l’après-guerre et les accords internationaux qui l’accompagnaient étaient une anomalie, pas la règle. Sous Trump, les soi-disant Nations Unies et le mythe de la « souveraineté intouchable » des pays ont été simplement jetés par la fenêtre.
En réalité, l’impérialisme à visage découvert de Trump est un changement rafraîchissant si l’on le compare à l’hypocrisie criante de la démocratie bourgeoise-libérale. Le capitalisme a toujours été marqué par la cruauté. La vision du monde de Trump est la moralité concentrée du capitalisme dans sa décrépitude sénile.
En fin de compte, la lutte des classes tourne autour de la question de savoir qui contrôle la plus-value créée par les classes laborieuses. Face à la structure exploiteuse de la société capitaliste, les marxistes ont tendance à se concentrer sur le conflit entre les classes, entre les travailleurs et les capitalistes.
Cependant, à l’intérieur du pays comme à l’étranger, des groupes rivaux de capitalistes se font également face de manière hostile. Les issues de ces conflits au sein d’une classe concernent tout autant les travailleurs du monde entier. Les rapports de forces relatifs influencent le déroulement de la lutte des classes au niveau mondial.
Lors des périodes de prospérité, où il y a plus ou moins suffisamment pour tout le monde, certaines concessions peuvent être faites et un équilibre relativement stable – mais temporaire – peut être créé. C’était le cas dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Mais de nos jours, les contradictions de plus en plus profondes du système signifient une vie dans un monde de crises et d’instabilité.
L’année dernière, nous avons écrit : « Parmi toutes ses [de Trump] propositions récentes, la prise de contrôle du Groenland est probablement la plus sérieuse. S’il parvient à s’emparer de l’île, ce serait une démonstration de pouvoir extrêmement efficace et relativement simple. »
Malgré les menaces de Trump d’envahir un territoire européen, des « conditions cadres pour un accord futur » semblent maintenant avoir été élaborées. Il n’en reste pas moins que ce n’est pas comme si les Européens avaient eu le choix. Ils préfèrent céder encore plus de leur souveraineté et de leur dignité juste pour éviter des droits de douane plus élevés et d’être complètement écartés par les États-Unis. Avoir un ami tyrannique reste en effet toujours mieux que de ne pas avoir d’ami du tout. L’inquiétude de Wall Street face à l’instabilité qu’une campagne militaire directe provoquerait a sans doute également réduit l’enthousiasme de Trump.
Les négociations, qui sont menées directement avec le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte, et prévoient des droits sur les matières premières ainsi que l’établissement de bases militaires, semblent avoir pour modèle Chypre. L’île est divisée entre la Grèce et la Turquie, tandis que le Royaume-Uni conserve la souveraineté sur ses bases militaires. Tout cela se fait sans consultation des Danois, sans parler des Groenlandais, qui deviennent le simple jouet des grandes puissances. Voilà pour le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » prévu par la Charte des Nations Unies.
Encouragé par son succès au Venezuela, Trump pense maintenant pouvoir imposer sa volonté partout. Colombie, Mexique, Panama, Cuba, Iran… Netanyahou et le clan sioniste auquel Trump se sent lié ne se calmeront pas tant que l’ennemi existentiel d’Israël ne sera pas consumé par les flammes, même si ce destin pourrait également frapper Israël lui-même.
Le pouvoir et l’influence de la Chine croissent jour après jour, et une provocation américaine à Taïwan, avant que la Chine ne devienne trop forte, pourrait donc aussi n’être qu’une question de temps.
Compte tenu de l’intérêt de Trump pour l’Arctique et l’Atlantique Nord, l’Islande serait également un candidat logique. Nous ne devons pas non plus oublier le « 51e État » qu’est le Canada. Comme dans le cas du Groenland, la plupart ont probablement pensé que Trump ne faisait que provoquer. D’un point de vue stratégique, cependant, l’Arctique nord-américain a une importance similaire pour les États-Unis à celle de la Sibérie pour la Russie. Comme nous l’avons écrit il y a un an :
« Du point de vue du « Grand Jeu » impérialiste, une hégémonie américaine encore plus poussée sur le Canada aurait une certaine logique […] Même sur une base capitaliste, une unité économique et politique plus grande avec libre circulation des marchandises et de la main-d’œuvre apporterait des gains d’efficacité et des économies d’échelle. Seuls les capitalistes en profiteraient bien entendu, en optimisant ainsi leurs possibilités d’exploiter la classe ouvrière.
Cependant, « l’incertitude stratégique » de Trump pousse beaucoup de gens encore davantage dans les bras de la Chine. Alors que Trump concentre son attention sur les continents américains, une grande partie du monde se détourne des États-Unis. Malgré les guerres commerciales et les sanctions de Trump, la Chine a terminé 2025 avec un excédent commercial record de 1200 milliards de dollars US. Au lieu d’une démondialisation générale, le commerce mondial et le capital financier semblent de plus en plus exclure les États-Unis. Avec des conséquences sérieuses pour l’économie américaine.
La «normalité» apparente du monde d’après-guerre est terminée. L’ancien ordre s’effondre. Mais sans le facteur subjectif révolutionnaire, il ne peut pas être remplacé par un nouvel ordre socialiste. Dans le chaos qui se crée, pillage et piraterie sont la nouvelle norme.
Même avec un contrôle total sur son propre hémisphère, l’impérialisme américain ne pourrait pas se protéger de ses rivaux, et cela ne signifierait d’aucune façon la fin de l’exploitation et de l’oppression capitalistes. C’est le contraire qui se produit : alors que le capitalisme américain se précipite vers une rupture d’ampleur apocalyptique, tout ne fera que se détériorer pour la majorité travailleuse.
Même si les déclencheurs et le moment précis sont impossibles à prédire, une « super-récession » pourrait être imminente. Jadis le plus grand créancier, les États-Unis ne parviennent plus aujourd’hui à soutenir leur propre dette, qui pourrait bientôt croître plus rapidement que le PIB. Le boom de l’IA est une bombe à retardement, et même un effondrement du dollar n’est plus à exclure – ce n’est finalement pas un hasard si les prix de l’or et de l’argent s’envolent.
Il n’est pas question d’un « âge d’or » pour les emplois industriels bien rémunérés. Depuis que Trump a déclaré la guerre économique au reste du monde, ce secteur a même rétréci. Et nous devons encore faire face aux conséquences de sa politique tarifaire sous forme d’inflation et de récession. Les élections de mi-mandat approchent et Trump s’accroche à tout ce qui peut détourner l’attention de la crise du coût de la vie, du scandale Epstein et de sa propre sénilité.
Des millions de personnes reconnaissent que la Constitution américaine ne sert plus que de simple écran de fumée pour la domination des riches. Tucker Carlson et Marjorie Taylor Greene sont les précurseurs d’une nouvelle fragmentation de la base de Trump. La politique intérieure est une continuation de la politique extérieure. Les atrocités de l’ICE au Minnesota et ailleurs ne sont que la « guerre contre le terrorisme » appliquée au territoire national. Les provocations de Trump peuvent cependant se retourner contre lui et conduire à une répétition de 2020 à un niveau supérieur. Minneapolis montre la voie à suivre ! 250 ans après sa naissance révolutionnaire, la République américaine mène un combat à mort contre-révolutionnaire. Il n’est donc pas exagéré de le dire : « Socialisme ou barbarie ». Voilà ce qui nous attend si le capitalisme n’est pas dépassé de notre vivant. Seule la classe ouvrière unie, agissant collectivement, peut mettre fin à cette folie – et les Revolutionary Communists of America se forment le plus rapidement possible pour y parvenir.
Amérique du nord — de John Peterson, Communists of America — 18. 04. 2026
Suisse — de Tobias Sidler, Berne — 13. 04. 2026
Femmes — de Olivia Eschmann, Berne — 11. 04. 2026
(Contre-)Révolutions avant 1945 — de Sereina Weber, Genève — 10. 04. 2026