En Hongrie, le parti Fidesz de Viktor Orbán a été évincé du pouvoir après seize ans au gouvernement. Péter Magyar et son parti Tisza, qui ne représentait guère une force politique majeure il y a deux ans, ont obtenu une majorité qualifiée des deux tiers, ce qui leur confère le pouvoir de modifier la Constitution.

Le soir des élections, les rues de Budapest vibraient au rythme de la musique et des festivités. Partout en Europe, les commentateurs ont qualifié la victoire de Magyar de véritable « changement de régime » et de victoire éclatante du libéralisme sur le populisme de droite. Mais ce qui a galvanisé la nation et poussé les électeurs à se rendre aux urnes en nombre record, ce n’est pas leur amour profond pour Magyar, mais leur haine profonde envers Orbán et le Fidesz.

Déclin économique

Pendant un certain temps, Orbán a réussi, dans une certaine mesure, à trouver un équilibre entre l’UE et la Russie. La Hongrie a ainsi pu bénéficier à la fois des subventions de l’UE et du pétrole et du gaz russes à bas prix, sans oublier les investissements russes. 

Mais cela ne faisait que masquer des problèmes plus profonds pour l’économie hongroise. Alors que l’économie mondiale s’enfonçait de plus en plus dans la crise, l’économie hongroise a commencé à stagner. La Hongrie affiche l’un des taux d’inflation cumulés les plus élevés de l’UE. Le gouvernement d’Orbán a également été désigné comme le plus corrompu de l’UE pendant quatre années consécutives. 

Dans une démarche nationaliste visant à réduire le besoin de main-d’œuvre immigrée en Hongrie, Orbán a cherché à faire remonter les taux de fécondité, mais a complètement échoué. Cette situation, combinée à la répression menée par Orbán contre l’immigration, a entraîné une baisse de la population hongroise de 500 000 personnes depuis 2011. Cela n’a fait qu’aggraver ses difficultés économiques.

Tant que l’économie était en croissance, beaucoup de Hongrois se contentaient de fermer les yeux. Mais à mesure que les conditions de vie se détérioraient, le mécontentement envers Orbán a pris de l’ampleur. 

Orbán sans Orbán

Magyar a été membre – et, à un moment donné, ministre – du Fidesz pendant la majeure partie de sa vie. Il y a deux ans, il a « refondé » le Tisza, et le parti est devenu le point de convergence de la colère accumulée contre le Fidesz. 

Comment ? Avec une astuce toute simple: ne pas être Viktor Orbán. Magyar est considéré par beaucoup comme un « outsider » ; on sait peu de choses sur ses positions. Bien qu’ils ne soient pas non plus des partisans de Magyar, la haine des électeurs envers Orbán a suffi pour qu’ils ferment les yeux et votent pour le « moindre mal ».

Il n’y a pas grand-chose qui distingue le programme de Magyar de celui d’Orbán. Sa campagne a largement misé sur la lutte contre la corruption, tout comme l’avait fait Orbán en 2010. Tous deux ont mené des campagnes populistes enflammées axées sur la modernisation du pays et ont su exploiter la colère des travailleurs hongrois à l’égard du gouvernement sortant. En effet, Magyar a parfois tenté de devancer le Fidesz sur sa droite, allant jusqu’à critiquer Orbán pour sa position trop conciliante en matière d’immigration.

Sur la question de l’Ukraine, la presse bourgeoise a salué l’élection de Magyar comme un nouveau tournant dans la guerre en Ukraine, Orbán ayant opposé à plusieurs reprises son veto à l’aide de l’UE à l’Ukraine. Mais s’il est vrai que Magyar a promis de cesser de bloquer l’actuel programme de 90 milliards d’euros de l’UE en faveur de l’Ukraine, il a également déclaré qu’il poursuivrait la politique d’Orbán consistant à ne pas consacrer de fonds hongrois à cette initiative.

Par ailleurs, concernant les liens économiques entre la Hongrie et la Russie, tout en promettant de réduire la dépendance de son pays vis-à-vis du pétrole et du gaz russes, Magyar a souligné dans la foulée qu’« on ne peut pas changer la géographie ». 

Et maintenant ?

La défaite d’Orbán met en évidence le fait que les populistes de droite peuvent surfer sur une vague qui les propulse au pouvoir, mais qu’une fois au pouvoir, tôt ou tard, ils perdent de leur éclat et commencent à être perçus pour ce qu’ils sont réellement. Pour Trump, Farage, l’AfD et bien d’autres,  voir Orbán, c’est comme se regarder dans un miroir et se voir dans un avenir pas si lointain. 

Une question qui se pose à la lumière de ces résultats est la suivante : où est passée la gauche ? Avant les élections, le Parti socialiste hongrois (MSZP) ne disposait que de dix sièges au Parlement, et dimanche dernier, il n’a même pas présenté de candidats, afin de renforcer le vote en faveur de Magyar. Le MSZP a été au pouvoir pendant une grande partie des années 2000, et s’est complètement discrédité au cours de cette période, en menant des attaques contre la classe ouvrière par le biais de mesures d’austérité.

La société hongroise connaît actuellement une forte politisation, comme en témoigne le taux de participation de 80 %. Pour l’instant, la colère accumulée à l’égard de l’establishment s’est exprimée à travers la figure fortuite de Magyar, mais cela tient principalement à l’absence de toute alternative viable à gauche.

Tous les regards sont désormais tournés vers Magyar pour qu’il résolve les problèmes auxquels est confronté le peuple hongrois. Mais Magyar ne bénéficiera pas des conditions de relative stabilité et de croissance dont jouissait son prédécesseur. 

Magyar réduira les dépenses publiques et ne disposera donc pas des ressources nécessaires pour améliorer le système de santé ou le système éducatif. Il ne parviendra pas à faire baisser l’inflation. Il n’apportera aucun répit aux classes populaires. Il a fallu seize ans pour que Viktor Orbán soit discrédité; pour Magyar il n’en faudra pas autant, et de loin.


« Le fascisme en marche » ?


Selon le PS, le « fascisme était en marche » en Hongrie jusqu’à récemment. Des spéculations effrénées circulaient en conséquence : Orban allait interdire les élections, renverser la Constitution, réprimer les manifestations.

Rien de tout cela ne s’est produit. Sous les acclamations de la foule, Orban s’est retiré en silence. Pourquoi ? Certainement pas parce qu’il était heureux de renoncer à son pouvoir et à ses privilèges. Il est fort possible qu’Orban ait envisagé les scénarios ci-dessus. Mais il lui était impossible de les mettre en œuvre. 

Car le mécontentement social sur lequel il pouvait autrefois s’appuyer s’est massivement retourné contre lui. La simple annonce d’un recomptage aurait suffi à transformer la fête de Budapest en une lutte contre l’ensemble du gouvernement. Ce n’est pas la réaction bourgeoise qui est en marche, mais les bourgeois réactionnaires qui sont de plus en plus dans l’impasse.

Dario Dietsche, Berne