L’initiative de l’UDC pour une Suisse à 10 millions a été rejetée à 54,8 %. C’est avant tout un immense soulagement pour les couches de la classe ouvrière et de la jeunesse qui, pour de bonnes raisons, haïssent profondément l’UDC.
En même temps, pour la plupart des gens, les cris de victoire euphoriques de la direction du PS semblent étranges et, d’une certaine manière, inappropriés. Beaucoup ont le sentiment qu’il ne s’agit pas vraiment d’une victoire. Cet instinct n’est pas trompeur, comme nous allons l’expliquer.
Le Parti Communiste Révolutionnaire a rejeté avec véhémence cette initiative dès le début ; parce que l’UDC, en tant que parti des milliardaires, rejette la responsabilité des problèmes du capitalisme sur les étrangers ; parce qu’elle voulait diviser les travailleurs sur des lignes nationales et priver une partie d’entre eux de leurs droits ; parce que chaque membre de notre classe y aurait perdu et que seuls les milliardaires en seraient sortis gagnants.
Mais nous avons toujours souligné avec force que la classe ouvrière ne peut gagner qu’en adoptant une position de classe qui lui soit propre, politiquement et organisationnellement indépendante des intérêts des capitalistes.
La façon dont le PS et les syndicats ont porté la campagne du « non », imitant et reprenant les arguments des bourgeois, a semé une immense confusion, même si ces méthodes ont, pour cette fois, fonctionné dans les urnes.
Mais elles ont laissé la classe ouvrière et tous ceux qui veulent sincèrement lutter contre l’UDC dans la peur et avec de nombreuses questions sans réponse. Or, la peur est très mauvaise conseillère.
Ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui, c’est de clarté. De la clarté sur ce qui s’est passé, pourquoi cela s’est passé, et sur ce que cela signifie. C’est seulement ainsi que nous pourrons nous débarrasser de ce sentiment paralysant d’impuissance. C’est seulement ainsi que nous serons en mesure de lutter contre la crise du capitalisme et de stopper l’ascension de l’UDC.
Même si l’initiative a été rejetée, une question fondamentale subsiste. Comment se fait-il que presque la moitié des votants étaient favorables à une initiative soutenue uniquement par un seul parti de droite, contre un front composé de tous les autres partis de la gauche à la droite, des syndicats, des associations patronales et des médias ?
Alors que lors des dernières élections, l’UDC avait obtenu 714’000 voix, elle en a recueilli 1,49 millions pour cette initiative, soit plus du double, dépassant largement sa base électorale.
En réalité, cela n’a rien d’étonnant. Il y a des raisons claires et simples à cela, et celles-ci ne tiennent certainement pas au fait que les masses de la classe ouvrière seraient trop bêtes, incultes et racistes, comme le laissent entendre de nombreux militants de gauche.
Des sondages détaillés post-votation ne seront disponibles que dans quelques semaines. Mais tous les sondages précédents ont montré que le soutien à l’initiative est lié principalement à la baisse des salaires réels et à la crise du coût de la vie. Les frais de santé et les primes d’assurance maladie arrivent largement en tête (68 %), devant les loyers (18 %).
Les catégories salariales les plus basses, c’est-à-dire celles pour qui la hausse des loyers et des primes est la plus insupportable, ont proportionnellement plus soutenu l’initiative. Celle-ci a recueilli une majorité parmi les personnes dont le revenu est inférieur à 4 000 francs. Elle a également reçu davantage de soutien chez les jeunes, qui ressentent le plus directement l’absence de perspectives d’avenir, que chez les personnes plus âgées.
Ce qui se cache derrière ce soutien, c’est donc l’impact qu’a la crise du capitalisme sur la vie de la classe ouvrière. Prétendre aujourd’hui que tout le monde en Suisse va bien, voire « trop bien », est tout simplement un mensonge indéfendable. C’est une question de classe.
Alors que les riches baignent dans le luxe, plus de la moitié de la population vit aujourd’hui au jour le jour et risque de se retrouver endettée si une dépense imprévue importante venait à la frapper.
Nous sommes à un tournant. Le sentiment se répand que, pour nous, les gens « normaux », les choses ne s’améliorent plus, tandis que les « élites » s’enrichissent, mentent, soutiennent les guerres, détruisent l’environnement et semblent vivre dans un monde parallèle. Le gouvernement et les institutions bourgeoises, qui gèrent le déclin capitaliste, perdent de plus en plus la confiance de la population.
C’est précisément à cela que l’UDC s’accroche. L’UDC ne s’intéresse pas plus à la vie des familles ouvrières que le PLR ou les PDG des banques et des pharmaceutiques, mais elle a su identifier ce sentiment qui règne au sein de la classe ouvrière. Et ce, mieux que les organisations de masse de la gauche.
Plus que jamais, l’UDC a adressé de manière offensive les véritables problèmes de la classe ouvrière – pénurie de logements, hausse des primes d’assurance maladie, écoles surchargées et transports en commun bondés – et a misé sur la haine grandissante à l’égard des élites déconnectées de la réalité.
Dans un article, Marcel Dettling, le président de l’UDC s’emporte : « Le directeur d’Economiesuisse lui-même habite au bord du lac à Hergiswil. Les nantis possèdent des villas dans les plus beaux endroits, tandis que la populace pauvre s’entasse dans des taudis : ce n’est pas ma Suisse. » Ce à quoi la présidente du PLR a répondu, stupéfaite : « Sérieusement ? L’UDC se mettrait-elle maintenant à la lutte des classes ? »
La stratégie de l’UDC était très simple. Elle a exploité le mécontentement réel (et progressiste !) de la classe ouvrière – et a imputé à l’immigration et aux étrangers tous les problèmes rencontrés par les familles ouvrières ordinaires. Elle a ainsi détourné ce mécontentement des véritables clivages de classe – entre riches et pauvres – pour l’orienter vers une division de la classe ouvrière sur des lignes racistes.
Il existe bien sûr, dans la base de l’UDC, un noyau de racistes endurcis. Mais pour la grande majorité des travailleurs qui ont voté « oui » – bien plus d’un million –, leur soutien à l’initiative était surtout un vote contre l’establishment et le manque de perspectives.
Nous avons reçu le courrier suivant d’un lecteur, qui donne un petit aperçu de ce qui s’est passé dans l’esprit de millions de personnes ces dernières semaines :
« L’autre jour, j’ai entendu par hasard les apprentis à mon travail discuter de l’initiative des 10 millions. Ils ne savaient pas trop s’ils voulaient aller voter. Le sentiment général était le suivant : « De toute façon, ça ne change généralement rien. » Puis un apprenti a ajouté : « Moi je veux avoir un emploi après mon apprentissage, et il faut bien faire quelque chose. L’UDC dit qu’il y a trop de monde en Suisse, c’est peut-être vrai, je ne sais pas. » Presque tous les participants à la discussion étaient eux-mêmes issus de l’immigration, et pourtant, l’initiative a trouvé un certain écho. Pour moi, cela montre clairement qu’une partie des travailleurs ne voit pas cette initiative comme un moyen de discrimination raciste, mais comme la seule réponse à la crise et au manque de perspectives d’avenir qui, à leurs yeux, existent bel et bien. »
Au cours de la campagne, les limites objectives de ce populisme de droite ont déjà commencé à se révéler. En tant que parti des capitalistes, l’UDC n’est pas en mesure de s’appuyer de manière cohérente sur le mécontentement de la classe ouvrière.
Plus la campagne avançait, plus elle s’éloignait des véritables problèmes des travailleurs et remettait au premier plan son discours raciste habituel contre les requérants d’asile. Cela n’a certainement pas renforcé son soutien auprès du grand public, mais l’a au contraire affaibli.
Mais jusqu’ici, l’UDC n’avait pas besoin de plus. Elle avait déjà atteint son véritable objectif : elle s’est encore renforcée en tant qu’opposition (de façade), a détourné l’attention de la lutte des classes et a divisé notre classe.
Tout cela peut sembler déroutant. Mais dès lors que l’on aborde la question sous l’angle de l’opposition fondamentale entre les classes sociales, ce qui est l’ABC du marxisme, on constate que le fond du problème est en réalité assez simple : le soutien à l’UDC est, au fond, une expression déformée et détournée vers des voies réactionnaires du mécontentement, en soi progressiste, de la classe ouvrière face à la crise du capitalisme.
Une fois qu’on a compris la logique derrière l’initiative de l’UDC, on voit clairement comment briser le soutien envers de l’UDC chez les travailleurs qui en sont aujourd’hui partisans et mettre un terme à la montée du populisme de droite.
La classe ouvrière représente aujourd’hui l’immense majorité de la population. Elle se compose de différentes couches et est influencée par de nombreuses idées confuses et préjugés néfastes. Mais elle a un intérêt objectif commun et elle peut et doit être unie sur la base de cet intérêt objectif commun.
L’UDC aborde des problèmes concrets et en attribue la responsabilité aux étrangers. On ne peut mettre fin à cette dynamique qu’en prenant ces problèmes au sérieux. Plutôt que de s’y attaquer superficiellement et chercher des boucs émissaires comme le fait l’UDC, il faut en désigner les véritables causes et les véritables responsables, et sur cette base, montrer la voie qui permet de résoudre réellement ces problèmes, plutôt que de proposer des solutions illusoires.
C’est pourquoi nous, communistes, avons combattu cette initiative sous le slogan : « Les capitalistes sont le problème, pas les étrangers ! » Nous avons expliqué qu’il y avait suffisamment de richesses pour offrir à tous de bons logements, de bons salaires, un bon système éducatif et de santé, etc. Mais ces richesses sont contrôlées par les capitalistes. La résolution des problèmes de la classe ouvrière passe par la lutte des classes contre les capitalistes et leur course effrénée aux profits.
Cela dit, le PCR était encore trop petit pour avoir une influence sur les masses et sur le déroulement de cette campagne. Mais à notre échelle, la force de cette approche s’est manifestée de manière on ne peut plus évidente. La réaction, massive et provenant des couches les plus diverses de la jeunesse et de la classe ouvrière, a été un « C’est exactement ça ! Enfin quelqu’un le dit ! » plein d’enthousiasme.
En traçant clairement les lignes de démarcation entre les classes, nous avons pu, au cours des discussions, sortir le débat du cadre de l’immigration pour l’orienter vers une autre voie, plus constructive : comment résoudre véritablement les problèmes du capitalisme. Et pourquoi l’UDC et l’ensemble de la classe capitaliste sont nos ennemis dans ce combat.
Mais c’est précisément là que réside le problème. Les organisations de masse de gauche n’ont apporté absolument aucune réponse qui se soit appuyée sur les principes les plus élémentaires de la lutte des classes. Et ce n’est pas un phénomène récent.
Il est temps de se poser cette question simple : comment se fait-il que le mécontentement de la classe ouvrière face aux difficultés de la vie en période de crise capitaliste s’exprime précisément à droite, à travers un soutien apporté au plus grand parti des milliardaires ?
Le succès du populisme de droite – tant en Suisse qu’à l’échelle internationale – est totalement incompréhensible si l’on ne prend pas en compte un élément décisif : le rôle des directions des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, à savoir le PS et les syndicats, et leur inaptitude totale à apporter de véritables réponses à la crise du capitalisme.
Les réformistes du PS et des directions syndicales se sentiront injustement visés par cette critique. Mais c’est tout simplement la vérité. Ces dernières années, le PS a lancé des centaines de pétitions et d’initiatives qui se sont ensuite enlisées dans les rouages de l’État bourgeois. Dans la situation actuelle, c’est ridiculement insuffisant – et c’est une mauvaise approche.
Le capitalisme traverse la crise la plus grave de son histoire et n’offre plus aux gens que l’horreur, les guerres, la pauvreté et l’oppression. La classe ouvrière en fait les frais, tant sur le plan physique que psychologique. Une couche de travailleurs après l’autre en tirent la conclusion que cela ne peut pas continuer ainsi et cherchent une explication et une issue.
Mais les directions réformistes des organisations de masse ne parviennent pas à énoncer la vérité la plus fondamentale : que le capitalisme est en faillite et n’offre plus aucun avenir aux gens. Que, dans ce système, il n’y aura plus de retour à une période stable et prospère. Qu’une infime minorité ultra-riche est prête à entraîner l’humanité tout entière dans l’abîme pour préserver ses profits et ses privilèges. Et que, si nous voulons maintenir ou améliorer notre niveau de vie, nous n’aurons d’autre choix que de lutter, en tant que classe, contre ces gens-là.
Cette inaptitude n’est pas le fruit du hasard. Le problème, c’est leur réformisme, c’est-à-dire leur recherche de réponses dans les limites même du capitalisme. Ils ont abandonné depuis longtemps le marxisme et les méthodes de la lutte des classes. Ils se sont adaptés au système et en sont devenus des gestionnaires.
Cette stratégie a toujours été erronée, mais dans la situation actuelle, cela signifie qu’ils participent à la gestion du déclin et de la crise du système, au lieu de s’appuyer sur la classe ouvrière et de mener la lutte contre la crise dans son ensemble et contre le système.
Au moment même où la classe ouvrière a le plus besoin d’un programme complet contre les capitalistes, au moment même où une partie toujours plus importante de celle-ci commence à rejeter le statu quo et à chercher une alternative, la gauche ne propose… rien.
Si la classe ouvrière ne trouve pas de réponses satisfaisantes à gauche, une partie d’entre elle se tourne vers la droite. Cela ne doit surprendre personne. Et la gauche réformiste n’est vraiment pas en position de reprocher à ces couches sociales d’être trop peu éduquées et racistes, et de nous mener vers le fascisme.
Le problème, ce ne sont pas les masses. Le problème, c’est l’absence totale d’une véritable opposition de gauche face à la crise du capitalisme et à la classe capitaliste qui nous dirige.
Pour lutter contre l’UDC, nous devons rompre radicalement avec le réformisme et ses compromis incessants avec les forces bourgeoises. Nous avons besoin d’un parti de masse de la classe ouvrière qui défende un programme socialiste ou communiste complet contre tous les aspects de la crise du capitalisme.
Certains diront que nous sommes trop sévères. Après tout, l’UDC a été battue dans les urnes. Mais ceux qui veulent lutter sérieusement et durablement contre l’UDC ne peuvent pas se satisfaire d’un argument aussi superficiel.
La manière dont les réformistes ont mené la campagne pour le « non » n’a pas aidé la classe ouvrière ni la lutte contre l’UDC et le racisme, mais lui a au contraire porté préjudice.
Le PS et l’Union syndicale suisse se sont alliés aux partis bourgeois libéraux, notamment le PLR et l’association patronale Economiesuisse. Ils ont, de concert avec les partis bourgeois, brandi la menace du « chaos ! » et ont mis en avant la nécessité de préserver les relations entre la Suisse et l’UE. Le slogan principal du PS était : « S’isoler de l’Europe ? Surtout pas maintenant ! Non à l’initiative du chaos ! ».
Ils sont donc complètement passés à côté de l’enjeu de cette initiative. Certes, pour la classe des capitalistes, la question était celle des relations avec l’UE. Mais ce n’était pas cela, ni la question de l’immigration, qui intéressait la classe ouvrière. Il s’agissait de nos conditions de vie.
En substance, tout le raisonnement de la gauche réformiste se résumait ainsi : aujourd’hui, nous allons bien en Suisse et cette initiative va tout gâcher. Lors d’un débat avec Dettling, le président de l’UDC, la coprésidente du PS, Matea Meyer, a averti que cette initiative « plongerait inutilement la Suisse, pays prospère, dans une crise économique ».
Cette position revient tout simplement à ignorer complètement les problèmes de la classe ouvrière et à défendre un statu quo de plus en plus détesté, sans proposer la moindre ébauche d’alternative.
Le journal suisse-allemand WOZ a une fois de plus incarné le comble de l’ignorance petite-bourgeoise de cette gauche. Dans son « Manifeste contre la Suisse de l’UDC », elle a brossé un tableau apocalyptique, évoquant un véritable enfer sur terre si l’initiative venait à être acceptée – sans jamais aborder les problèmes réels de la classe ouvrière ni proposer de véritables solutions.
Ces mesdames et messieurs sont tellement déconnectés de la réalité qu’ils ne peuvent même pas imaginer quelle est la situation actuelle de la classe ouvrière dans ce pays. Ils ont tous brandi à grands cris la menace du « chaos » en cas d’adoption de l’initiative, sans comprendre le moins du monde que la réalité de larges couches de la population est déjà aujourd’hui un chaos insoutenable.
La campagne de terreur menée par les réformistes – on ne peut pas l’appeler autrement – a sans aucun doute fini par porter ses fruits. Le PS et les syndicats ont utilisé tous les moyens à leur disposition pour bombarder la classe ouvrière des conséquences négatives qu’entrainerait l’acceptation de l’initiative (qu’elles soient réelles ou sans importance pour les travailleurs). Cette fois-ci c’est ce qui a fait pencher la balance en faveur du rejet.
Mais cette terreur (qui ne vise qu’à semer la peur, sans offrir à la classe ouvrière une véritable explication ni une issue positive à la crise), le « gaslighting » (« ta perception de la crise est fausse, en réalité, nous allons tous bien en Suisse ») et le chantage (« si tu votes oui, c’est TOI qui seras responsable du déclin de la Suisse ») sont des méthodes de guerre psychologique – et non un moyen de renforcer la confiance en soi et la combativité de la classe ouvrière face à l’UDC et au capitalisme.
Il y aurait suffisamment de matière pour écrire tout un livre sur les erreurs commises par les réformistes dans leur campagne pour le « non », y compris leur racisme latent et parfois même ouvert. Mais en fin de compte, tout cela tient au fait qu’ils n’ont pas abordé la question du point de vue de la classe ouvrière, mais qu’ils ont adopté le point de vue de la bourgeoisie libérale.
Cela s’est manifesté de manière frappante dans la large alliance formée par le PS et les syndicats avec tous les partis des capitalistes, y compris le PLR et Economiesuisse. Toutes les expériences de ces dernières années et décennies – en Suisse, aux États-Unis, en Allemagne, en France, etc. – ont prouvé à maintes reprises que de tels fronts populaires transcendant les classes sociales ne freinent pas la montée en puissance des populistes de droite, mais la renforcent au contraire.
C’est encore le cas cette fois-ci. La gauche est une fois de plus tombée dans le piège de l’UDC, qui a pu affirmer une nouvelle fois : « Vous voyez, ils sont tous unis contre nous ! » Le plus grand parti, représenté dans tous les gouvernements, partie intégrante de l’élite de ce pays, a pu une fois de plus se présenter comme la seule opposition de façade et le seul parti anti-establishment – tandis que le PS et les syndicats ont continué à renforcer l’impression qu’ils ne constituent pas une alternative, mais une partie de cet establishment tant détesté.
Avec ces méthodes, la classe ouvrière ne peut pas l’emporter face à l’UDC et sa politique de division. Le résultat du scrutin ne doit pas nous faire oublier cela.
Les bourgeois « libéraux » et « démocratiques » ne sont pas les « bons » bourgeois qui luttent contre les « méchants » racistes. Si le PLR et Economiesuisse se sont opposés à l’UDC sur cette initiative, ce n’est pas parce qu’ils partagent un intérêt commun avec la classe ouvrière ou qu’ils s’opposent au racisme de l’UDC.
Cette opposition vient du fait qu’il existe, au sein de la bourgeoisie suisse, une lutte acharnée autour de l’orientation stratégique du capitalisme suisse dans le contexte du réalignement des blocs géopolitiques. Il s’agit d’un conflit entre deux ailes d’une même classe capitaliste quant au bloc impérialiste auquel l’impérialisme suisse, en déclin, doit se rallier pour sauver les profits de ses grands groupes.
Nous avons analysé à plusieurs reprises les tenants et aboutissants de cette situation (ici, ici, ici ou ici) et nous ne les répéterons pas ici. Il suffit de dire que la classe ouvrière n’a rien à gagner de ces affrontements entre capitalistes.
Que la classe dirigeante de ce pays coopère davantage avec les impérialistes de l’UE ou avec ceux des États-Unis, cela ne fait aucune différence pour la classe ouvrière. Dans tous les cas, l’impasse dans laquelle se trouve son système oblige la bourgeoisie à s’attaquer de plus en plus à nos conditions de vie et à nos droits afin de préserver ses profits.
La classe ouvrière doit s’y opposer. Et cela n’est possible qu’en luttant contre l’ensemble, les deux ailes des capitalistes.
Les organisations historiques de la classe ouvrière ayant adopté le point de vue de la bourgeoisie libérale, la classe ouvrière s’est retrouvée, dans cette votation, dépourvue de toute expression politique et organisationnelle propre. Elle n’avait tout simplement pas voix au chapitre. Il en résulte une victoire sans appel pour la bourgeoisie – tant des libéraux que de l’UDC.
La victoire ou la défaite des différentes classes dans la lutte des classes ne se déduit pas simplement des résultats des urnes. Cela est d’autant plus vrai lorsque la question n’est pas posée clairement comme une question de classe, mais de manière déformée. De la même manière que pour établir le gagnant d’une guerre, nous devons, dans la lutte des classes, partir des intérêts et des objectifs des classes en lutte et des fractions au sein de ces classes, pour en déduire le vainqueur et le vaincu.
L’objectif de l’aile libérale de la bourgeoisie était de préserver le statu quo : ne pas compromettre davantage les relations avec l’UE et la conclusion des accords bilatéraux III. Cet objectif est en grande partie atteint avec la victoire du « non ».
Il ne fait aucun doute que sans le soutien massif du PS et des syndicats, les bourgeois libéraux, autour du PLR et des organisations patronales, n’auraient jamais pu remporter la victoire, ni même s’en approcher. Les directions réformistes de la gauche ont fait le sale boulot pour le compte des bourgeois en faillite.
L’UDC poursuivait trois objectifs avec cette initiative, que nous avons analysés en détail ailleurs. Mais le plus important d’entre eux était d’exploiter le mécontentement de la classe ouvrière pour se renforcer en tant qu’opposition (de façade !), de détourner celle-ci de la lutte des classes et de la diviser. Elle y est parvenue sur toute la ligne.
L’UDC a réussi à faire en sorte que tout le débat porte sur l’immigration plutôt que sur les causes réelles de la crise du coût de la vie. Et ce, à un moment où les clivages de classe s’imposent de plus en plus clairement dans les esprits.
Cela renforce l’ensemble de la bourgeoisie. Pour les raisons évoquées, les libéraux redoutaient énormément cette initiative. Mais le fait que l’énorme manœuvre de diversion de l’UDC ait fonctionné n’est pas pour leur déplaire. Ils se sont tous joyeusement prêtés au jeu pour répandre leur venin raciste au sein de la classe ouvrière, afin de nous diviser et de détourner notre attention des véritables responsables là-haut.
Il suffit à ce sujet de mentionner que l’affiche peut-être la plus provocatrice et raciste de la campagne ne venait pas de l’UDC, mais du PLR : « Sans Schengen, plus de criminalité : Non à l’initiative du Chaos ! »
Vers la fin de la campagne référendaire et immédiatement après, le discours dominant dans tous les médias bourgeois, au sein de tous les partis bourgeois et des associations patronales est le même : « L’immigration est un problème, nous devons durcir le régime d’asile ». Ce n’est pas une victoire contre le racisme. L’ensemble de la bourgeoisie s’apprête à passer à l’offensive pour diviser davantage la classe ouvrière et durcir le droit d’asile.
Cela montre très clairement que nous ne pourrons vaincre l’UDC et le racisme qu’en luttant contre l’ensemble de la classe capitaliste, contre tous ses partis et contre l’ensemble de son système.
Si c’est une victoire totale de la bourgeoisie, c’est a contrario une défaite pour la classe ouvrière. Certes, cette initiative constituait une attaque claire contre notre classe : directement contre les droits des travailleurs étrangers et indirectement contre les salaires de tous. Son rejet a permis de repousser en partie cette attaque. Pris isolément, cela est positif. Mais si l’on replace cela dans une perspective plus large, le tableau qui se dessine est tout autre.
Pour une grande partie de la population, le statu quo était déjà de moins en moins tenable. L’initiative de l’UDC n’aurait pas pu résoudre le moindre problème – et n’en avait d’ailleurs pas l’intention. Mais son rejet ne résout pas non plus quoi que ce soit.
Les attaques contre nos conditions de vie ne datent pas de cette initiative – et, dans les années à venir, la bourgeoisie ne fera que répercuter davantage la crise de son système sur la classe ouvrière afin de préserver ses profits face à la concurrence internationale.
Le capitalisme suisse et son régime migratoire étaient déjà profondément racistes auparavant – et l’ensemble de la bourgeoisie continuera à lancer offensive sur offensive pour diviser notre classe et détourner l’attention des véritables responsables, comme on le constate déjà.
Face à cela, la classe ouvrière devra, bon gré mal gré, se défendre. Le véritable critère de la victoire ou de la défaite de notre classe réside dans le fait de savoir si, dans la lutte, la position de la classe ouvrière a été renforcée ou non. Constitue un progrès tout ce qui favorise l’unité de la classe ouvrière, renforce la conscience de sa force collective et améliore son niveau d’organisation. Constitue un recul tout ce qui divise la classe ouvrière et brouille les lignes de démarcation entre les classes.
Il y a quelques mois, nous avions écrit :
« Sans [une politique de classe prolétarienne] à l’échelle des masses, cette initiative continuera à diviser la classe ouvrière en deux camps : d’un côté, ceux qui sont, à juste titre, indignés par le racisme et la politique du bouc émissaire de l’UDC ; de l’autre, ceux qui sont, à juste titre, indignés par la crise du coût de la vie et le détachement des « élites », et qui cherchent une réponse, quelle qu’elle soit. »
C’est exactement là où nous en sommes aujourd’hui. La campagne du « non » menée par les réformistes n’a pas fait avancer notre classe d’un seul millimètre. C’est même tout le contraire.
Au lieu d’apporter davantage de clarté sur les clivages de classe au sein de la société, elle a semé la plus grande confusion possible.
Au lieu d’unir la classe ouvrière contre les dirigeants sur la base de ses intérêts communs, elle a accentué la division au sein même de notre classe : les travailleurs mécontents, qui ne se sont pas contentés des menaces de la campagne du « non », ont été rejetés, par un moralisme arrogant, comme étant stupides, manipulables et racistes.
Cela doit servir de signal d’alarme. Le « non » n’a pas réussi à freiner l’UDC et rien n’est réglé.
Nous, les communistes, sommes indignés par cette horrible campagne de haine raciste, tout comme des centaines de milliers d’autres personnes. Mais nous ne sommes pas tristes, nous n’avons pas peur et nous ne nous cachons pas. Nous sommes prêts à nous battre. Et nous sommes profondément optimistes, pour de très bonnes raisons.
Nous ne vivons pas une période sombre marquée par la réaction et le fascisme. Nous vivons une période où la classe ouvrière commence à remettre en question des « certitudes » vieilles de plusieurs décennies et cherche une issue à la crise du capitalisme.
Le fait qu’une partie de la classe ouvrière se tourne vers l’UDC dans cette quête est le prix que nous devons tous payer pour l’échec de la gauche réformiste.
Mais tout d’abord, ce n’est pas la fin, mais un phénomène temporaire et superficiel. Les travailleurs exploreront toutes les options possibles jusqu’à ce qu’ils trouvent enfin l’outil qui leur permettra de résoudre leurs problèmes en tant que travailleurs. Ils ne le trouveront pas chez les populistes de droite. La propagande raciste ne remplit pas les assiettes, ne défend pas les emplois, n’augmente pas le pouvoir d’achat et ne crée pas de logements.
Et deuxièmement, ce n’est qu’un aspect d’une évolution plus large. Cette même quête d’une issue, ce même rejet croissant du statu quo, conduisent également à une radicalisation à gauche et à la montée de la lutte des classes.
Le 14 juin, jour même de la votation, des centaines de milliers de personnes sont également descendues dans la rue pour dénoncer l’oppression des femmes et le sexisme, et, à Genève, pour protester contre les impérialistes occidentaux et leurs guerres.
Et l’automne dernier, les employés du secteur public du canton de Vaud ont fait grève pendant huit jours, tandis que certains enseignants ont mené une grève illimitée qui a duré jusqu’à 13 jours. Ils ont ainsi contraint le gouvernement cantonal à faire marche arrière dans la lutte contre les mesures d’austérité.
Toutes ces manifestations sont autant d’expressions différentes d’une même quête de réponses. Sous la surface, toute la Suisse bouillonne, comme partout ailleurs dans le monde.
Dans cette situation, une position de classe prolétarienne aurait pu dépasser la division fomentée par l’UDC et unir la classe ouvrière – et elle en aura encore le potentiel à l’avenir.
L’existence d’un parti de masse de la classe ouvrière, doté d’une position de classe correcte, aurait changé toute la situation. Qu’aurait-on pu faire si le PS et l’Union syndicale avaient consacré toute leur énergie et les ressources de leurs appareils non pas à défendre les positions d’Economiesuisse, mais à diffuser un programme de classe ?
S’ils avaient mis à profit toutes leurs interventions publiques, leurs publications et la participation active de leurs centaines de milliers de membres pour expliquer :
« Nous devons lutter de toute urgence contre la pénurie de logements, l’inflation, l’explosion des primes d’assurance, les trains et les écoles surpeuplés. Mais ce ne sont pas ton collègue étranger ou ton voisin qui sont responsables de ces problèmes. Ce sont les capitalistes, les grands actionnaires et les PDG des grands groupes, de l’industrie pharmaceutique et des banques ! »
« Il n’y a pas de pénurie objective. Le savoir, les matières premières, la main-d’œuvre : tout est là pour construire suffisamment de logements et d’écoles de qualité pour tous, pour garantir un système éducatif et de santé de qualité et gratuit, ainsi que des transports publics. Mais aujourd’hui, l’ensemble de l’économie est contrôlé par une infime minorité de capitalistes qui possèdent les entreprises. Et tant que cela sera le cas, ce sont leurs profits qui dicteront la marche des choses, et non nos besoins. » ?
Et s’ils avaient toujours clairement montré que :
« La classe ouvrière est forte. C’est elle qui crée chaque jour toute la richesse de cette société. Aucune roue ne tourne sans son consentement. Si nous nous organisons et nous mettons en position de pouvoir faire grève, nous pourrons la mettre à genoux. » ?
Et s’ils avaient appelé partout à organiser des assemblées générales pour discuter d’un programme d’action global contre la crise du capitalisme dans son ensemble ? Dans les hôpitaux et les écoles, dans les usines et les bureaux ?
C’est là, dans la lutte commune, que réside le véritable levier pour vaincre les préjugés qui divisent la classe ouvrière, tels que le racisme et le sexisme. En luttant côte à côte pour obtenir des améliorations, la pratique montrera rapidement que ce ne sont pas les étrangers qui sont tes ennemis, mais le patron, le gouvernement et les médias.
Nous avons toutes les raisons de penser que ces positions et ces méthodes – nos méthodes communistes – auraient suscité un immense enthousiasme dans le climat actuel… si elles avaient été diffusées par une force de masse !
Une véritable victoire de la classe ouvrière aurait ainsi été possible, un véritable pas en avant pour renforcer notre classe dans la lutte contre l’UDC et l’ensemble de la classe capitaliste.
Le PCR était encore trop petit pour cela aujourd’hui. Mais quelle conclusion en tirer ? Une seule : que nous devons développer ce parti. Que nous devons grandir et devenir capables de diffuser ces idées auprès des masses.
Pour cela, on a besoin de toi !
À tous ceux qui veulent vraiment vaincre l’UDC, à tous ceux qui cherchent une issue à l’horreur du capitalisme : unissons nos forces pour former un mouvement de plusieurs milliers de personnes qui se battront pour la révolution de notre vivant !
Europe — de Jack Tye Wilson, marxist.com — 17. 06. 2026
Solidarité — de Internationale Communiste Révolutionnaire — 11. 06. 2026
Femmes — de Caspar Oertli, rédaction, Olivia Eschmann, Berne — 09. 06. 2026